Le facteur culturel dans la campagne : comment la droite et la gauche se distinguent (2)
Le premier article de cette série a été publié le 11/01/07.

La question du lien social, du  » vouloir vivre ensemble  » est au cœur du débat public. Elle y prend une place de plus en plus importante, presqu’au même titre que celle de l’emploi et du niveau de vie.

Elle s’exprime sous différentes formes.

L’insécurité et l’incivilité ont occupé une large partie de la campagne présidentielle de 2002. Notons déjà qu’entre sécurité et civilité, il existe plus qu’une différence de degrés : la sécurité est un droit de l’homme et du citoyen, reconnu par la république depuis le début ; la civilité, le type de sociabilité conforme au statut de citoyen, ne constitue pas et ne constituera jamais un droit.

Le débat sur le lien social s’est aussi organisé autour du thème de l’identité: genres, « ethnies », communautés, religions, minorités, régions. Dans l’actualité, il a pu sembler que ce type d’identification socio-culturelle prenait le pas sur les appartenances socio-économiques traditionnelles (classes sociales, professions).

La place des jeunes est un autre exemple. La plupart des adultes éprouvent de manière de plus en plus angoissante la difficulté de transmettre à leurs enfants un monde commun, matériel et intellectuel. Mais la difficulté d’être touche d’abord directement les jeunes : développement des comportements de transgression, addictions, maladies psychologiques (suicide, anorexie), conduites à risque, échecs scolaires graves (analphabétisme).

L’exemple de la « crise des banlieues », dite aussi « émeutes de 2005 », a consterné tout le pays, tant il était évident qu’aucune des explications réductrices ou intéressées ne pouvait cacher que les trois formes principales de la difficulté à vivre ensemble s’étaient ici combinées de manière explosive.

Ségolène Royal : refaire de la politique

Le principal mérite de Ségolène Royal est d’avoir repoussé l’approche économiciste qui dominait à gauche.

Il suffit sur ce point de rappeler comment la gauche s’était retrouvée démunie face aux critiques de la droite et de l’extrême droite sur la sécurité.

Elle paraissait alors ne pouvoir évoquer la répression sans mentionner aussitôt la prévention, et sans la relativiser aussitôt par la nécessité de prendre la question  » à la base « , c’est à dire sur un plan économique.

Assez logiquement le public et les électeurs en conclurent que la direction de la gauche semblaient considérer que le chômage, le manque de logements et les ratés de l’urbanisme produisaient en quelque sorte mécaniquement de la délinquance.

Les populations des quartiers difficiles, qui souffrent le plus de l’insécurité, ne supportaient plus ce type d’explication. Et la plus grande partie du corps électoral la trouvait indigente. Elle l’était : la demande de justice ne peut être rabattue sur l’économie. Des conditions matérielles peuvent favoriser ou amplifier l’insécurité; mais seules elles ne la créent pas de toutes pièces. Il faut encore qu’elles viennent percuter un malaise social, ou plus précisément un malaise culturel, une difficulté à vivre ensemble poussée au point où, littéralement, on ne « supporte plus l’autre ». C’est ce mal à être ensemble qui est d’ailleurs le seul point logique d’entrée pour une politique de prévention et la reconstitution de la civilité.

L’opinion publique a tout de suite repéré que Ségolène Royal avait remis les choses à leur place. Non seulement la sécurité était un droit, c’est à dire qu’elle était due par l’état aux citoyens et habitants, mais le rétablissement du lien social devait être entrepris sans attendre que l’économie améliore tout.

C’est cette perspective qui donne tout son sens à la défense de l’école et de la laïcité, à la réhabilitation de la famille et des valeurs de transmission et de travail.

Une digression rapide pour souligner que cette orientation ne peut pas sans abus être qualifiée de conservatrice : ni sur le travail (voir par exemple les analyses de Dominique Méda, proche de Ségolène Royal), ni sur la famille les positions de la candidate de gauche ne sont conservatrices. Par exemple, ce n’est pas la famille traditionnelle patriarcale qu’elle défend mais l’institution de base qui permet la reconnaissance, la socialisation et l’affirmation de la personne.

Nicolas Sarkozy : idéologie sécuritaire et religions

Il est certes difficile d’ignorer que Nicolas Sarkozy s’est fait le chantre et l’acteur de l’idéologie sécuritaire. Ses statistiques sont discutées avec raison. Pourtant l’essentiel est dans l’échec d’ensemble de la politique.

Car Mr Sarkozy n’avait pas seulement promis une police « plus efficace », c’est-à-dire traitant plus d’affaires ; il avait voulu faire croire qu’une telle police plus efficace pouvait à elle seule rétablir la sécurité.

Les statistiques prouvent le contraire : la police résout plus d’affaires mais l’insécurité s’accroît, notamment pour les atteintes aux personnes. Ni l’insécurité, ni évidemment l’incivilité n’ont régressé, parce qu’elles ne pouvaient pas régresser de cette manière.

Tant il est vrai qu’une politique de répression sans la reconstitution du lien social est vouée à l’échec, que le gouvernement soit de droite ou de gauche.

L’idéologie sécuritaire, c’est la négation du lien social. Si on souhaite éviter que les délinquants n’influencent le reste du groupe social, par exemple certains jeunes, il est indispensable qu’une politique de réhabilitation du « vivre ensemble » soit mise au premier plan, complétée par une politique appropriée de répression de la délinquance. C’est a fortiori le cadre pour réduire les incivilités.

En réalité, Sarkozy a tout à fait mesuré son échec : si la seule répression ne marche pas, il faut chercher ailleurs. Ayant dénoncé le laxisme d’à vrai dire tout le monde, de la police de proximité aux enseignants, en passant par les juges et les animateurs – dénonciation d’ailleurs comique qui revient à faire du mauvais médecin la cause de la maladie- il crut dénicher la cause véritable : ce qui manquait à l’ordre, c’était la religion.

Nous ne voulons pas reprendre ici le dossier si complet d’Eric Besson et Pierre Bayard, mais simplement en donner quelques compléments.

Le premier point – on a un peu honte à devoir le rappeler – tient à ce que, si certaines religions, à certains moments, peuvent procurer aux croyants l’ossature psychologique et morale nécessaire, d’autres religions, ou les mêmes à d’autres moments, peuvent parfaitement produire le résultat contraire. Institution humaine, la religion oscille entre fraternités et hostilités (Régis Debray). C’est donc avec sagesse que la République a décidé de ne s’appuyer sur aucune religion ou philosophie morale et de ne pas favoriser l’organisation de la vie sociale autour de l’institution religieuse. A contrario, c’est manquer de bon sens que de vouloir assurer la paix civile en attisant les rivalités communautaires.

L’homme, Nicolas Sarkozy, a parfaitement le droit d’avoir ce type de croyance et qu’elle soit respectée. Le ministre des cultes n’en a aucun d’imposer une telle orientation dans l’espace public, ni a fortiori de l’organiser administrativement. (Voir, en particulier, dans l’étude de Pierre Bayard, les rapports avec l’UOIF).

Bien que les effets négatifs de la politique des cultes du ministre de l’intérieur ne soient pas négligeables, il est peu probable que cette américanisation de notre espace public puisse être conduite très loin.

En revanche, sa signification est exemplaire : chez Sarkozy, la religion tient la place de la culture, le facteur religieux absorbe le facteur culturel. L’école prépare à être un bon travailleur et un bon consommateur, les religions et la police garantissent l’ordre. Aucune nécessité de développer une culture de soi démocratique, un domaine autonome de la culture qui permette l’épanouissement de la personne et l’équilibre de la vie sociale.

Si on admet que la conception de la société, du lien social – le passage du « je » au « nous » – est un des points clés d’un programme politique, force est d’admettre que les électeurs français sont bien devant deux orientations radicalement distinctes. On reconnaît d’ailleurs des traits qui opposent classiquement la gauche et la droite.

Mais Ségolène Royal a su éviter certains errements de la gauche, non seulement dans le sens d’un plus grand réalisme quand à la sécurité, mais aussi en réhabilitant cette dimension de la vie sociale que nous appelons le facteur culturel.

Nicolas Sarkozy, de son côté, a pris l’initiative inquiétante de rompre non seulement avec certains éléments du socle républicain commun à tous les Français, mais aussi avec la tradition du libéralisme politique qui ne met pas l’identitarisme religieux au centre de la vie publique.

Livre de Régis Debray cité: « Le Feu sacré », Fayard, 2003.

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GargantuaPantagruel

Nous commençons ici une série d’articles, en quelque sorte un dossier sur le facteur culturel dans la campagne électorale.

Plusieurs rencontres récentes ont pris pour thème la politique culturelle ou la place de la culture dans la campagne : en particulier, le colloque organisé à la Cité des Sciences (01/12/06) par Arte et France Culture, et celui du Théâtre de l’Est Parisien (11/12/06), organisé par les Editions de l’Attribut, là aussi avec le concours de France Culture.

Le Monde a publié une double page (01/12/06), une sorte d’étude comparative intitulée « Culture et présidentielle. Qui propose quoi ? ».

A parcourir rapidement les commentaires qui ont accompagné ces rencontres et les articles du Monde, on pourrait avoir le sentiment que l’affaire est entendue : la culture occuperait une faible place dans la campagne, dans les préoccupations des politiques, et même dans celles des français ; la politique culturelle serait un thème assez consensuel, qui ne ferait pas débat entre la droite et la gauche.

Télérama (6-12 janvier 2007) résume ainsi le premier point : « la culture, oubliée du débat électoral ? ». Et l’entretien du Monde avec Emmanuel Négrier (CNRS) est titré  » Entre droite et gauche, une distinction peu évidente « .

Une première explication, assez évidente, de cette position molle et passablement dépressive de la culture dans le débat public est l’habituelle réduction du sujet au secteur d’activité plus ou moins suivi par le ministère du même nom.

Si l’intervention d’Antonio Tabucchi à la Villette nous a semblé à ce point stimulante, c’est précisément parce qu’elle rompait avec ce type de restriction.

On aurait tort de croire que la leçon d’Antonio Tabucchi ne vaudrait que pour l’Italie et que la France serait totalement protégée d’une dérive berlusconienne.

Cette manière de restreindre le champ de la culture, qui n’a jamais convenu, est devenue un obstacle à la compréhension des enjeux culturels et à la conception d’une véritable politique culturelle.

Peut on penser la diffusion du livre, de l’écrit séparément de l’enseignement de la lecture, à commencer par l’alphabétisation ?

Peut on dissocier la fréquentation des musées et l’enseignement artistique ?
Les exemples sont innombrables.

Bien sûr, localement et ponctuellement, le public et les professionnels savent s’arranger avec cette découpe administrative. Mais on obscurcit et on complique considérablement le débat public en intériorisant cette définition fallacieuse de la culture.

Pour prendre un exemple récent, croit-on vraiment que les projets de commercialisation du Louvre soient très différents des propositions de créer des marques universitaires et sans rapport avec une certaine conception de l’économie de l’immatériel impulsée par le gouvernement ?

Cet exemple montre bien qu’il ne suffit pas de rétablir l’unité du champ culturel ; il faut aussi reconnaître la culture comme domaine distinct de l’activité humaine et de la vie sociale.

Dans sa Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt a voulu distinguer les différents degrés ou régions de la vita activa : le travail, l’œuvre et l’action.

Aujourd’hui, la réflexion sur le facteur culturel nécessite de réaffirmer l’identité de la culture, les spécificités de son domaine.

La condition initiale est de réaffirmer les logiques d’évaluation qui lui sont propres. La beauté d’un tableau, la validité d’un théorème, la qualité d’un enseignement, la consistance d’une recherche ne tiennent pas et ne tiendront jamais à un vote, un prix fixé par le marché, une priorité de la loi de finances, un format international de diplôme.

La culture a ses propres lois, auxquelles il faut revenir, ou qu’il faut  » restituer  » comme le disait Rabelais. Mais cette renaissance ne peut pas être une régression. Elle doit s’accompagner d’une autre articulation de la culture, du politique et de l’économie.

C’est ce qu’exprime très clairement Daniel Conrod dans son compte rendu de la rencontre du TEP (Télérama).

« Plutôt que de ressasser un hypothétique abandon de la part des politiques, il vaudrait mieux aujourd’hui se demander pourquoi elle (la culture) ne parvient pas à convoquer, d’égal à égal, sur ses lieux propres, les hommes et les femmes politiques. Il vaudrait mieux se demander aussi pourquoi elle est devenue aussi sage et plaintive, tandis que caracole, sous ses fenêtres, et dans un tumulte prodigieux de promesses et de mirages, le convoi mirobolant des industries culturelles. »

L’élaboration d’une politique culturelle (comprise ici comme politique d’un champ culturel réunifié) devrait donc relever d’une composition de deux domaines, de deux logiques, et même de deux puissances : la logique propre à la culture et celle du politique.

La confusion qui règne sur ce point est devenue intolérable. Elle produit des mélanges de genre et même des rôles à contre-emploi qui pourraient produire un certain effet comique. Par exemple, certains patrons de la recherche et de l’enseignement supérieur adorent endosser le costume des managers financiers, comme la Directrice du CNRS décrétant que les sciences de la vie ont un « mauvais rapport qualité/prix » après que le Parlement les ait retenues comme « priorités scientifiques ».

Le cahier des charges de la politique culturelle doit être totalement renouvelé dans sa logique. C’est une affaire qui au fond se fera à trois : culture, politique, économie. Non seulement il faut prendre en compte « le convoi mirobolant des industries culturelles », mais plus généralement le tournant culturel de l’économie et la dite économie de l’immatériel.

Enfin, la culture n’est pas seulement un domaine de la vie sociale qui doit être articulé d’une manière nouvelle avec ceux du politique et de l’économie. Elle est une dimension de la personne. Elle ne réside pas seulement dans les œuvres, les institutions ; elle est aussi une activité de soi sur soi, une attitude, un souci de soi, qu’on appelle précisément « se cultiver ».

C’est cette dimension de la culture, comme culture de soi, qui est en cause dans les phénomènes de malaise identitaire, d’incivilités, et même de maladies psychologiques, notamment des jeunes.

L’objectif de la politique culturelle se laisse ici facilement deviner : il vise une culture de soi démocratique.

Si nous acceptons ces trois repères, nous découvrirons vraisemblablement, comme Antonio Tabucchi que la politique s’intéresse à la culture, et même s’y intéresse beaucoup, et que les divergences entre la gauche et la droite y sont au moins aussi profondes qu’ailleurs.

Dans les prochains articles de cette série, nous confronterons ainsi, systématiquement, les positions de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy.

A venir :
Deuxième partie : Culture, religion et lien social
Troisième partie : Les contradictions de la société du savoir
Quatrième partie : Professions culturelles, forme de vie culturelle.

Culture Critique 2007

IloveLaSorbonne

Un dimanche de mars 2006, à Paris, pendant la période de mobilisation contre le CPE.

I love La Sorbonne.

EntreJarryEtOrwell

Editeur exclusivement consacré à la philosophie, la maison Vrin a deux librairies, livre neuf, livre d’occasion, qui sont un peu le fleuron de la place de la Sorbonne.

On se sent quelque part entre Jarry et Orwell.

BoireAl’OmbredesCRS

Les cafés sur la place s’évertuent à perpétuer le souvenir du Quartier Latin : « l’Ecritoire », « l’Escholier ». On ne sait pas si la flamme repartira ou si ce monde sera définitivement emporté par le tourisme et les « marques universitaires ».

Boire à l’ombre des cars de CRS : remarquez que les garçons de café sont plus moqueurs que les libraires-philosophes.

AugusteComteAvecCanonAEau

La fable pourrait s’intituler « Auguste Comte et le canon à eau ».

Elle dirait le bluff sécuritaire comme seule réponse à la question sociale, la Sorbonne et ses alentours retranchés contre d’imaginaires émeutiers, le Quartier Latin déserté et silencieux, une certaine idée de l’ordre.

Photos de C.F.

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La femme de l’année 2006, sur le plan politique, vous la connaissez.
Croisons nous les doigts pour 2007.
La sportive de l’année : Laure Manaudou.
Mais la femme littéraire, direz vous ? Sans hésitation, la Princesse de Clèves, ou plutôt la romancière, c’est à dire Mme de Lafayette.

Quel autre auteur peut se targuer d’avoir été attaqué (deux fois, on frôle l’obsession) par Nicolas Sarkozy, puis défendu par Paul Marie Couteaux, Pierre Assouline (brillamment), René Pommier, Jacques Drillon, de figurer dans une bande dessinée, et même d’avoir été l’objet d’une question écrite du Sénateur Jean Pierre Sueur (il est vrai, très peu objectif, puisqu’il est socialiste et qu’il aime la littérature…)?

A vrai dire, on s’est si bien amusé avec cette affaire que Culture Critique a un peu hésité à vous proposer ce  » décryptage « . Mais ce qui compte ici, ce n’est pas tant le prétexte que l’esprit, et la violence réelle qui sous tend une position entièrement tournée contre la culture.

Aussi pardonnez nous d’être trop sérieux sur un tel sujet.

Le point de départ : par deux fois, à Lyon, le 23 février 2006 et à Paris, le 10 juin suivant, Nicolas Sarkozy s’attaque à Madame De Lafayette.

Voici une citation intégrale que vous pourrez vérifier :

 » L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique, ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur la Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves…Imaginez un peu le spectacle. « 

On s’amuse comme on peut

Passons sur le style. On imagine ce qu’entend l’auditeur moyen de l’UMP : le jury aurait en guise de programme, une liste de questions à poser, et ces questions porteraient sur un texte ou une liste de textes.

On nous trouve un peu circonspects. Car, contrairement à ce que le sénateur Sueur a l’air de croire, il n’y a pas d’  » épreuves de langue et de littérature françaises inscrites au programme  » de ce concours, ni à l’écrit ni à l’oral. Il s’agit d’épreuves dites de  » culture générale « .

Pour le concours d’  » attaché territorial « , il n’y a tout simplement pas de programme réglementaire de ces épreuves. Il est donc parfaitement exclu que même un sadique ou un imbécile puisse y intégrer La Princesse de Clèves. Nous donnons le descriptif de ces épreuves plus bas.

Bref, il n’y a guère que deux possibilités. Dans un document présentant l’épreuve orale, on a donné  » La Princesse de Clèves  » comme exemple de questions à poser. Ou une anecdote (qu’on imagine peu bienveillante) sur un jury précis a été transformée par le candidat en partie de programme.

On s’amuse effectivement comme on peut à ce petit jeu du travestissement pour ridiculiser l’administration et la culture classique.

Pour ou contre la culture classique

La Princesse de Clèves est un chef d’œuvre classique de la littérature française, et, à ce titre, une référence normale pour une épreuve de culture générale. Pierre Assouline, René Pommier, Jacques Drillon, Christine Lapostolle ont parfaitement raison de le souligner.

Nicolas Sarkozy (comme candidat) s’est d’ailleurs prononcé pour la  » lecture des grands auteurs  » à l’école. Il n’y voit pas contradiction tant il lui semble normal que Nicolas Sarkozy (comme ministre de l’intérieur ?) décide de lui même qui est un grand auteur, et qui doit être considéré comme un classique.

Pour autant, poser une question sur La Princesse de Clèves revient-il à ériger sa lecture en critère? Non, évidemment.

Les concours de la fonction publique ne sont pas ( pas encore) organisés sur le modèle des jeux télévisés. Une personne cultivée, plus précisément une personne disposant de la culture classique attendue d’un responsable administratif, peut ne pas avoir lu ce roman. Mais elle saura au moins quelque chose sur La Princesse de Clèves ( » c’est un roman « ,  » écrit par une femme « ,  » une œuvre du XVIIème siècle  » etc) et le jury va apprécier, à partir de ce point d’entrée, la réalité de sa culture, et comment elle s’intègre à sa formation de fonctionnaire.

Il y a, en tout cas, une réponse très mauvaise et que nous déconseillons fortement :  » je l’ai lu et je ne m’en souviens plus « , ou, à la façon de Nicolas Sarkozy, qui déteste autant le subjonctif passé que Madame de Lafayette,  » je l’ai lu il y a tellement longtemps qu’il y a de fortes chances que j’aie raté l’examen « .

Imaginez le mépris

Nicolas Sarkozy a le mépris facile. C’est le maire de Neuilly qui se trahit dans cette allusion aux guichetières, qui évidemment ne peuvent avoir lu La princesse de Clèves ( » imaginez le spectacle « ). Le ministre méprise aussi les attachés, confondus avec les guichetières, les jurys des concours, composés de sadiques et d’imbéciles, la grammaire qu’il massacre, et les auteurs classiques, qu’il se vante d’avoir oubliés.

Pour la culture, en général, son mépris est illimité.

Pierre Assouline

Jacques Drillon

Nicolas Sarkozy

L’épreuve dite de culture générale peut être une  » composition portant sur un sujet d’ordre général relatif aux grands problèmes politiques, économiques, culturels ou sociaux  » (écrit) ou un  » commentaire suivi d’une conversation  » (oral) ;

Pour attaché territorial :

A titre d’exemple, voici deux sujets donnés à l’épreuve écrite de cette matière :  » La sécurité constitue-t-elle un droit de l’homme ? « , et  » Religions et espace public « . Pas de quoi susciter l’aigreur du ministre de l’Intérieur.

Photo: Marina Vlady dans l’adaptation de Jean Delannoy.

Culture Amérique

Le livre de Frédéric Martel, De la culture en Amérique, est la première tentative, en France, pour décrire le  » système culturel américain « , c’est à dire l’organisation de la culture, hors ce que nous en connaissons le mieux, les industries culturelles.

Il n’est évidemment ni possible, ni souhaitable de considérer ce système dans son ensemble comme un modèle prêt à être importé. Nous aurions tort cependant de ne pas nous inspirer de ses traits les plus intéressants, en particulier la place de la culture dans les universités.

On sait quelle place a la culture dans les universités françaises: nulle. Les raisons en sont multiples : la faiblesse historique des universités françaises, au moins depuis le XVIII ème siècle; la méfiance des pouvoirs de droite à l’égard des étudiants depuis 68 et la délocalisation des centres universitaires à l’extérieur des centres urbains ; la politique de sous-financement des universités par la même droite après De Gaulle. Mais la gauche, si elle a, en général, apporté plus de moyens aux universités, n’a pas, pour autant développé de politique culturelle en direction des universités, ni même favorisé les initiatives en ce sens.

Il se crée ainsi une situation doublement préjudiciable, pour la culture et pour les étudiants. La période des études n’est pas mise à profit pour apporter une formation culturelle de bon niveau, ce qui renforce d’autant la conception utilitariste, non humaniste, des études. Et il n’est pas répondu aux besoins et à la demande exprimée du public étudiant, ce qui diminue d’autant les activités culturelles exigeantes, et la fréquentation des œuvres de référence. La culture des jeunes formés au niveau supérieur tend ainsi de plus en plus à ressembler à celle de leur classe d’âge, illustrant une nouvelle fois le nivellement culturel par le bas. On sait par exemple depuis longtemps que les jeunes scientifiques lisent très peu de livres. Le ministère de la culture qui ne s’est presque jamais occupé des étudiants est bien obligé de constater que la fréquentation par exemple du spectacle vivant, ou des musées, n’est pas simplement limitée à la  » classe moyenne « , ce qui déjà pose problème, mais qu’elle est même bien loin de recouvrir la majorité de cette couche.

Voici quelques chiffres donnés par Frédéric Martel. On trouve dans les 4182 établissements d’enseignement supérieur américains : 700 musées ou galeries, 300 radios, 110 maisons d’édition, 3527 bibliothèques, 345 salles de concert pop ou rock et 2300 centres de spectacle professionnel. Ces organismes, définis comme  » art extensions « , sont le produit à la fois du développement spectaculaire des universités publiques après guerre, et des programmes culturels du New Deal. Ils sont à la fois les lieux des  » pratiques amateurs  » sur les campus, et à travers les musées et les  » performing art centers « , les instruments d’une politique d’  » excellence culturelle « . Tournés d’abord vers les étudiants, ils sont aussi pour l’université le moyen de s’ouvrir au public extérieur qui contribue au financement de l’enseignement supérieur. Cette activité est le fondement du diplôme de Master of Fine Arts, qui tend à devenir une norme internationale. En réalité aujourd’hui le système universitaire est le premier employeur d’artistes aux Etats Unis. Lisez le chapitre  » Campus  » du livre de Frédéric Martel, il est passionnant.

De la culture dans les universités : c’est une orientation que nous appuierons à l’occasion des deux campagnes électorales.

Etienne S. Bonnet

Frédéric Martel, De la culture en Amérique, Gallimard, 2006.

Site de Frédéric Martel:
http://www.fredericmartel.com

AntonioTabucchi

L’écrivain italien Antonio Tabucchi vient de délivrer une leçon magistrale sur les relations de la politique et de la culture.

Concluant la journée organisée par Arte et France culture, il a présenté ce qu’on pouvait bien entendre comme un rapport sur l’état de la culture en Italie, ou une rétrospective des temps obscurs (1) qu’elle traverse.

Certains des exemples donnés par Tabucchi auraient pu constituer des fictions, ou des cas, à la manière des personnages de ses Petits malentendus sans importance, ou des Chroniques de Bustos Domecq de Borgès et Bioy Casarès.

Le cas de l’éditeur d’art fasciste, condamné pour association maffieuse, qui met au catalogue de sa nouvelle maison une réédition du Prince de Machiavel, préfacé par Berlusconi. Le cas du directeur des services secrets militaires qui inonde l’Italie et toute l’Europe de faux dossiers, notamment sur le pseudo nucléaire irakien, et qui, limogé à la suite d’une campagne courageuse du journal La Republica, est nommé conseiller spécial de Romano Prodi. Le cas enfin de ce gouvernement européen qui protesta officiellement auprès de la Fondation Nobel lorsque le prix littéraire fût attribué à l’un de ses concitoyens (il s’agissait de Dario Fo).

Antonio Tabucchi souligna l’exaltation du militarisme, du nationalisme, et le renfermement sur soi. Il rapprocha cette politique d’un état de l’esprit public marqué par la  » décivilisation « , la subversion de la morale commune, la destruction éthique et esthétique, jusqu’à  » la modification du lexique, du langage et finalement de la culture des italiens « .

 » La politique s’est totalement approprié la culture « .  » La classe politique a avalé la culture, s’y est superposée et l’a remplacée.  »

Tabucchi apportait ainsi une étrange réponse à la question initiale :  » la culture est elle encore un enjeu politique ? « .

L’ Italie, loin d’être une exception, ne présente qu’une situation plus radicale, d’une certaine façon plus franche: l’asservissement du politique au milieu des affaires et des industries culturelles y a été mené jusqu’à son point ultime, la fusion pure et simple, la concentration individuelle des pouvoirs.

Berlusconi peut être présenté comme un simple affairiste, et il l’est. Mais d’un autre côté, c’est un  » grand  » capitaliste qui a parfaitement compris le rôle du facteur culturel. Il est ainsi le principal opérateur audiovisuel et le principal éditeur de livres et de magasines.

Aujourd’hui les partis républicains et démocratiques ont repris le pouvoir politique mais Berlusconi continue à dominer le pouvoir culturel, comme les manifestations récentes l’ont montré.

Tout cela se passe en Europe.

Au fond ce n’est pas la réponse de Tabucchi qui est étrange, c’est plutôt la question.

A.G.

1/ Antonio Tabucchi, Au pas de l’oie : chroniques de nos temps obscurs, Le Seuil, 2006.

Vous pouvez écouter quelque temps l’intervention de Tabucchi ici.

Sorbonne Mars 2006

Pourquoi ce blog ? Pour contribuer à l’affirmation du facteur culturel dans la campagne présidentielle de 2007. Derrière ce mot,  » facteur culturel  » : non seulement les questions qui relèvent du domaine culturel au sens large, mais aussi les principes et les logiques d’évaluation propres à la culture, et la dignité de celles et ceux qui s’y réfèrent.

Quelque chose ne va pas dans les relations du politique, de l’économie et de la culture, un déséquilibre, un excès. Que cette situation puisse être vécue comme une menace pour ceux qui placent la culture au centre de leur vie serait une raison suffisante pour réagir. Mais il apparaît de plus en plus clairement que la société dans son ensemble souffre de ce déséquilibre.

Le déroulement du quinquennat qui s’achève en est une illustration assez parfaite.

Premier acte : le gouvernement Raffarin s’en prend aux professions intellectuelles, transformées en bouc émissaire de l’insécurité, de l’échec scolaire et de tous les déficits. Il faudra revenir sur cette image combien significative d’un ancien publicitaire dont le gouvernement trouva bon de s’attaquer aux archéologues, aux intermittents du spectacle, aux architectes, aux psychanalystes, aux instituteurs et aux chercheurs.

A juste titre, l’appel des Inrockuptibles, début 2004, qualifia cette politique de  » guerre à l’intelligence « .

Dans la période suivante, il faut souligner que le mouvement contre le CPE fut conduit essentiellement par les jeunes diplômés, rejoignant ainsi le mouvement initié par  » Sauvons la Recherche « , dont une des principales revendications portait sur la situation des jeunes docteurs.

La  » société du savoir  » commençait mal avec la droite française.

En réalité, depuis 2002, tout se passe comme si le véritable ministre du facteur culturel était le ministre de l’intérieur.

Quelques exemples : les attaques d’emblée contre les associations de médiation sociale et culturelle dans les banlieues, corrélées au tout-sécuritaire et à l’abandon de la police de proximité ; la connivence avec les courants communautaristes, et la doctrine de délégation du lien social aux religions (théorisée dans La République, les religions, l’espérance) ; le contrôle politique et personnel des médias (affaire Paris-Match) ; le fichage médical, dès le plus jeune âge, des enfants susceptibles de souffrir d’un  » trouble des conduites « .

L’intolérance ou les pressions (sur les juges, les journalistes) ne sont pas chose nouvelle en France. Ce qui est proprement nouveau, et constitue une rupture, même avec la tradition de la droite républicaine, c’est leur articulation avec le mépris de la culture, et la désignation des professions intellectuelles comme bouc émissaire.

La domination excessive de l’économie –  » l’économicisme « – au détriment du politique aussi bien que de la culture, a pu masquer un temps l’ampleur et le caractère stratégique de cette offensive contre la culture.

Il y a des raisons de penser que cette situation est en train de changer. Nous voulons croire que la campagne présidentielle sera l’occasion de réhabiliter les professions culturelles et de mesurer le prix payé par la société pour l’abaissement de la culture.

Le succès de la candidature de Ségolène Royal au Parti Socialiste marque un retour du politique et des questions délaissées par la routine technocratique. Parmi ces questions, certaines – comme l’autorité légitime, la signification du travail, la transmission, le rôle de la famille et de l’école, la démocratie participative- sont à la fois des questions centrales pour la société et celles qui illustrent le mieux le rôle du facteur culturel.

Si cette orientation vous semble intéressante, saisissez avec nous l’occasion de la campagne présidentielle.

Collectif Culture Critique 2007