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Le 21 Janvier, le Comité Désirs d’avenir du VI ème arrondissement organisait une réunion participative au Théâtre du Lucernaire. A cette occasion, il avait demandé à un représentant de Culture Critique d’introduire la réunion.

Voici les notes de cette intervention.

Les lecteurs de Culture Critique retrouveront au début les grands traits déjà présentés dans la série « Le facteur culturel dans la campagne présidentielle (1) et (2) ».

La culture est elle présente dans la campagne ?

Si on s’en tient aux approches qui ont prévalu dans plusieurs colloques et rencontres récentes, la culture serait absente de la campagne présidentielle.

L’idée que les deux principaux candidats se désintéresseraient de la « politique culturell  » était l’angle d’attaque explicitement retenu par Arte et France Culture pour le colloque de décembre à la Cinémathèque.

Même chose pour la rencontre au Théâtre de l’Est Parisien.

L’autre idée, fréquemment associée à la première, consiste à souligner la « proximité » de la droite et de la gauche sur ces questions. C’est, par exemple, le point de vue retenu par Le Monde pour exposer les résultats de son sondage sur les français et la politique culturelle.

Je pense qu’une telle approche est un pur effet d’optique, une conséquence de la réduction du facteur culturel au seul secteur suivi par le ministère de la culture, et même aux seules mesures immédiates qui pourraient être prises dans ce secteur.

On aboutira à des constatations bien différentes en adoptant une autre conception du facteur culturel.

Premièrement, en rétablissant l’unité du champ culturel ; concrètement, en rapprochant, ce qui dans le découpage ministériel, est attribué à l’éducation, la formation, l’enseignement supérieur, la recherche, la culture, la communication.

On ne peut plus penser ni agir en séparant, par exemple, l’enseignement artistique et les musées, ou, autre exemple, l’audiovisuel et l’éducation.

Deuxièmement, en considérant le domaine de la culture comme un tout, comme un ordre qui possède ses propres logiques, et en particulier ses propres principes d’évaluation, et dont l’articulation avec le politique et l’économie doit être profondément repensée.

Exemple : le débat sur le Louvre ne peut être réduit à une question de simple gestion ou purement symbolique ; il suffit de le rapprocher des propositions tenant à créer des « marques universitaires ».

Enfin, la culture est aussi une dimension personnelle : la « culture de soi », la conception humaniste et républicaine visant précisément, au-delà de l’accès aux œuvres et du développement des pratiques, à permettre une démocratisation de cette culture de soi.

C’est dans cette perspective, par exemple, qu’on doit interroger le lien entre le désarroi des adolescents, les addictions et conduites à risque et les difficultés scolaires.

Nous avons la conviction qu’ainsi redéfini autour de ces trois axes, le facteur culturel est à la fois très présent dans la campagne présidentielle et très « discriminant », c’est à dire qu’il est un des principaux points de clivage droite-gauche.

Clivage qui s’organise en particulier autour de deux grands thèmes : le lien social et la société de la connaissance.

Culture et lien social

La question du lien social, du « vouloir vivre ensemble » est au cœur du débat public, en particulier à travers les questions de l’insécurité et de l’incivilité, de l’identité collective, et du mal-être de nombreux jeunes.

On a d’ailleurs retrouvé ces trois aspects dans la « crise des banlieues » de 2005.

Ségolène Royal : civilité, famille, culture, école, tout se tient

Les français ont d’emblée remarqué que Ségolène Royal tranchait avec une approche de l’insécurité fréquente à gauche que l’on pourrait définir comme « économiciste ».

Elle n’excuse pas la délinquance ; elle ne cherche pas à ramener l’insécurité aux seules causes matérielles (logement, urbanisme, chômage). Au contraire, elle rappele que le droit à la sécurité est encore plus précieux pour ceux qui vivent les situations les plus difficiles. En même temps, elle montre que l’incivilité a d’abord pour cause l’affaissement du lien social et propose précisément de le rétablir autour du facteur culturel.

« Tout se tient : emploi, sécurités, famille, école. Quand un maillon vient à manquer, c’est toute la chaîne qui est fragilisée. »
(Frangy, 20 août 2006)

C’est le sens en particulier des propositions sur l’école : service public de la petite enfance, lutte contre le décrochage scolaire, soutien scolaire individuel et gratuit, augmentation de la présence adulte dans les établissements.

« Je crois moi que la gauche est la seule capable de remettre l’éducation au cœur de tout, de remettre l’école d’aplomb, de remettre de la culture partout, sur tout le territoire, de donner à chaque enfant le droit à la culture et à une ambition scolaire ainsi qu’à la récompense de l’effort. »
(Vitrolles, 29 septembre 2006)

Tout se tient du côté des causes : la prostration devant la télé et le manque de concentration en classe, l’addiction à la consommation et la routine des transgressions, le refus du monde commun transmis par la famille et celui du savoir enseigné à l’école.

Tout se tient du côté des remèdes. Inutile de chercher des boucs émissaires. IL faut à la fois renforcer chaque maillon : l’école, la famille, le quartier, la cité, et l’associer aux autres plus solidement.

La démocratie participative, ici, n’est rien d’autre que la méthode pour permettre à chacun de s’impliquer dans cette reconstitution du lien social.

Nicolas Sarkozy : idéologie sécuritaire et religions

On sait que Sarkozy a beaucoup misé sur le rétablissement de la sécurité. Il faut donc être précis sur le bilan de sa politique, assez systématiquement confondu avec celui des services de police. Ce bilan se résume en deux points : la délinquance constatée est en baisse, sauf dans le domaine des atteintes à la personne ; dans ce domaine, malgré l’augmentation du nombre d’affaires traitées et résolues, la délinquance est en hausse.

Autrement dit, l’insécurité réelle, celle que les Français subissent de plein fouet à travers les atteintes à la personne, a augmenté malgré les succès de la police. Sarkozy aura ainsi apporté la démonstration qu’une politique du tout sécuritaire, cantonnée à la répression sans reconstitution du lien social est vouée à l’échec.

En réalité, il est parfaitement conscient des échecs de la politique inspirée par l’idéologie sécuritaire. De même, il sait très bien que la dénonciation démagogique du laxisme (des policiers de proximité aux animateurs en passant par les juges et les enseignants), si elle peut plaire à une petite frange de l’électorat, finit par se heurter à la réalité : l’opinion publique a fini par se rendre compte que les enseignants étaient bien les victimes et non pas les responsables de l’incivilité et de l’insécurité.

Si la seule répression ne marche pas, il fallait chercher ailleurs. Et Nicolas Sarkozy, probablement égaré par son américanisme, redécouvrit un fondement de l’ordre que peu d’hommes politiques avaient mentionné depuis cinquante ans : la religion.

Voici quelques extraits de son livre « La République, les religions, l’espérance » :

« Je suis convaincu que l’esprit religieux et la pratique religieuse peuvent contribuer à apaiser et à réguler une société de liberté ».
« On aurait tort de cantonner le rôle de l’église aux seuls aspects spirituels ».
« La dimension morale est plus solide, plus enracinée, lorsqu’elle procède d’une démarche spirituelle, religieuse, plutôt que lorsqu’elle cherche sa source dans le débat politique ou dans le modèle républicain ».
« Maintenant que les lieux de culte officiels et publics sont si absents de nos banlieues, on mesure combien cet apport spirituel a pu être un facteur d’apaisement et quel vide il crée quand il disparaît ».

L’homme, Nicolas Sarkozy, a parfaitement le droit d’avoir ce type de croyance ou de conviction. Le ministre des cultes en revanche sort complètement de son rôle lorsqu’il traduit « La République ne reconnaît aucune religion » (loi de 1905, séparation des églises et de l’Etat) par « La République reconnaît toutes les religions ».

Comme le dit Régis Debray, les religions, en tant qu’institutions humaines, oscillent entre « fraternité » et « hostilité ». Qui ne voit que cette formulation correspond mille fois mieux à la réalité que les incantations sur le rôle d’apaisement et de régulation de la société que devrait prendre les religions ? En particulier, aujourd’hui.

En rompant avec la laïcité, Nicolas Sarkozy prend donc -assez légèrement- une lourde responsabilité. Mais la signification de cette rupture est évidente. Il s’agit purement et simplement de faire en sorte que la religion prenne la place de la culture, que le facteur religieux absorbe le facteur culturel.

On est loin ici d’une République qui pourrait œuvrer au rétablissement du lien social. Qui, en particulier, à travers l’école, permettrait que se développe cette culture de soi qui est la base nécessaire de la civilité, et du vouloir vivre ensemble.

Les religions pour « l’ordre intérieur », et la police de répression pour « l’ordre extérieur », il n’y a aucune place pour la culture dans cette vision fonctionnaliste, profondément anti-humaniste de la personne et de la société qui est celle de Nicolas Sarkozy.

La société de la connaissance

Autre thème qui illustre bien la présence du facteur culturel dans la campagne présidentielle et la pertinence du clivage gauche/droite : la « société de la connaissance ».

De manière très simplifiée, on peut dire que ce clivage est de deux ordres.

Quantitatif : la droite française par idéologie et méfiance des professions intellectuelles refuse l’effort financier nécessaire. D’une certaine façon, elle ne croit pas à la société de la connaissance et ce n’est nullement par hasard si la France, depuis cinq ans, a reculé à ce point par rapport aux objectifs de Lisbonne.

Mais le clivage est tout autant qualitatif. La conception fondamentale de Sarkozy, Raffarin, c’est de ramener la société de la connaissance à une adaptation de la société à l’économie de la connaissance. La conception de Ségolène Royal, rejoignant ainsi le mouvement des chercheurs, est de réarticuler différemment l’économie et le savoir, au sein de cette société de la connaissance.

Ségolène Royal : une société de la connaissance ouverte

La candidate du PS renoue avec une conviction : en France, à l’exception du Général de Gaulle (mais il s’était entouré d’hommes de gauche, en particulier mendésistes), c’est toujours le parti du « mouvement », les républicains, les démocrates, la gauche qui s’est engagé en faveur de la « connaissance » (on disait auparavant « l’esprit ») ; et toujours le parti conservateur s’y est opposé.

« Je crois, moi, que la gauche est la seule capable de remettre l’éducation au cœur de tout »
(déjà cité)

« Je crois que la gauche est la seule capable de développer une société de connaissance ouverte ».
(Hebdo des socialistes, 28 octobre 2006)

Elle n’aborde pas cette question avec un point de vue lénifiant, qui occulterait les contradictions propres à cette société de la connaissance.

« La société de la connaissance est tiraillé entre une prodigieuse dynamique de coopération, de création et de partage des connaissances et un puissant « capitalisme informationnel » qui tente de s’assurer le contrôle de larges pans des productions intellectuelles futures. »
(28 octobre 2006)

Nos économies ont besoin d’un capitalisme informationnel puissant, en particulier pour tirer parti de la mondialisation. Mais la puissance publique doit en limiter les excès (la tendance au contrôle total de la connaissance). Plus encore, elle doit stimuler et favoriser l’approche culturelle et ses logiques propres, originales par rapport à l’économie, qu’il s’agisse de création ou de diffusion de la connaissance.

Cette orientation générale est renforcée par des positions concrètes :
– aider financièrement les étudiants
– sortir la recherche du pacte de stabilité européen
– investir plus dans la recherche (10% de plus par an de dépense publique)
– promouvoir les logiciels libres et les biens communs informationnels
(Sur ce point, voir l’entretien avec Richard Stallman, 28 juin 2006).

Les biens communs informationnels sont particulièrement nécessaires pour permettre le développement autonome de la science (et de la culture) en même temps qu’une relation équilibrée avec l’économie.

Nicolas Sarkozy : jouer l’économie contre la connaissance et la culture

Dans un discours récent adressé aux chercheurs, Nicolas Sarkozy a essayé de faire oublier son rôle dans le gouvernement Raffarin, lorsque, ministre de l’economie et es Finances, il organisait les coupes sombres dans le budget de la recherche publique.

A cette occasion, il a proposé « d’augmenter d’un quart le financement de la recherche publique, soit quatre milliards d’euros ». En réalité, cette proposition ne fait que reprendre le pacte pour la recherche du gouvernement Villepin. Or ces quatre milliards, comme l’indiquent Alain Trautmann et Henri Audier, semblent correspondre aux fonds publics pour la recherche, et non au budget de la recherche publique . Ce dernier augmenterait donc en réalité de 2% par an.

Quand à l’orientation générale, il apparaît assez clairement que, pour Sarkozy, la société de la connaissance se réduit à l’économie de la connaissance.

On a pu l’entendre ainsi, lors de la conférence des blogueurs organisé par Loïc Le Meur, un de ses groupies, attbuer le développement du Web.2 aux seules entreprises et incriminer les retards dus à l’Etat,

semblant tout ignorer du rôle joué par le monde de la recherche et les universités dans le développement du web sous toutes ses formes.

De la même manière, à l’occasion de la discussion sur la loi sur le droit d’auteur, il ne s’est pas contenté de reprendre, en tant que ministre de l’intérieur, l’approche du tout répressif ; il s’est fait aussi, en grand ami du show business, le relais des revendications immédiates des industriels du disque, au risque même de bloquer la recherche de compromis réalistes.

Evaluation de la recherche, suppression du ministère de la culture

Voici, pour finir, ce qui nous semble être le meilleur exemple de la nécessité de reconstituer l’unité du champ culturel afin de mieux comprendre quelles menaces graves pèsent sur la culture en général.

Au dictionnaire des idées reçues de la droite néo-conservatrice, on pourrait, en détournant Flaubert, écrire ceci :
 » L’évaluation, dire: les intellectuels (les artistes, les chercheurs, les universitaires) l’oublient toujours « .

La dénonciation du fonctionnement des universités et des organismes de recherche, leur réorganisation à partir d’une évaluation financière sont systématiquement présentées comme les conditions sine qua non du développement de la recherche. Chose curieuse pour des « libéraux », on assiste à la mise en place d’un véritable dirigisme d’état sur la recherche, structuré autour du chantage au financement et de l’évaluation.

« Une réforme, des moyens financiers, pas de réforme, pas de moyens financiers. »
(Saclay, le 18 Janvier 2007)

C’est ici qu’il est intéressant de rapprocher cette « politique de la recherche » de ce que Nicolas Sarkozy a pu évoquer en ce qui concerne l’organisation de la culture.

On sait qu’il avait préconisé la suppression du ministère de la culture.

« Pouvons nous continuer à avoir des structures ministérielles aussi éclatées ? Je ne le crois pas. Il faut regrouper la direction des médias, le ministère de la culture et l’Education nationale sous l’égide d’un seul ministère. »
28 Janvier 2006

Depuis cette proposition a été mise en veilleuse, mais Mme de Panafieu a indiqué que la réduction du nombre de ministères aboutirait au même résultat.

Sur ce meccano ministériel, beaucoup d’encre a déjà coulé et coulera encore. Mais quel en est le sens pour Nicolas Sarkozy ?

Aussitôt après, il s’en était pris aux aides à la création. On va voir que cette proximité n’a rien de fortuit.

 » Académisme officiel, « Académies invisibles », aucun système d’attribution des aides n’est idéal.
Admettons toutefois que le modernisme et la nouveauté ne sont pas les seuls critères de l’esthétique, que l’on est allé trop loin dans certains domaines, qu’une partie du public a été perdu au passage et que nos artistes eux-mêmes ont parfois du mal à se reconnaître dans la politique culturelle de leur propre pays…
Il faut confier l’attribution des aides à la création et des budgets du spectacle vivant à des agences indépendantes composées en priorité d’experts, de professionnels et de représentants du public.  »
(28 Janvier 2006)

Il n’y a pas beaucoup à interpréter.

Selon Sarkozy, il faut contrôler les chercheurs qui ont tendance à se perdre dans la recherche fondamentale, et les artistes qui s’égarent dans une trop grande nouveauté.

Passons sur le contre-sens à propos des « académies invisibles ». Ce qui est parfaitement clair, c’est la similitude de l’approche : plus de dirigisme sur les professions culturelles, passant par des « agences » chargées de les évaluer en fonction de critères politiques.

En guise de conclusion

Le quinquennat qui s’achève s’est caractérisé par une attaque ininterrompue du gouvernement contre les professions culturelles : animateurs et médiateurs, architectes, archéologues, intermittents du spectacle, psychiatres, instituteurs, jeunes chercheurs, puis chercheurs dans leur totalité, enseignants, directeurs d’école, jeunes diplômés.

Le candidat de droite s’est fait remarquer par ses attaques d’emblée contre les associations de médiation sociale et culturelle dans les banlieues, sa connivence avec les communautarismes religieux et les sectes, le contrôle politique et personnel (affaire Genestar) des médias, l’intransigeance face au mouvement des chercheurs, la proposition de fichage médical, dès leur plus jeune âge, des enfants susceptibles de « trouble des conduites ».

Il n’est pas si difficile de distinguer la gauche de la droite sur cette question du facteur culturel.