GargantuaPantagruel

Nous commençons ici une série d’articles, en quelque sorte un dossier sur le facteur culturel dans la campagne électorale.

Plusieurs rencontres récentes ont pris pour thème la politique culturelle ou la place de la culture dans la campagne : en particulier, le colloque organisé à la Cité des Sciences (01/12/06) par Arte et France Culture, et celui du Théâtre de l’Est Parisien (11/12/06), organisé par les Editions de l’Attribut, là aussi avec le concours de France Culture.

Le Monde a publié une double page (01/12/06), une sorte d’étude comparative intitulée « Culture et présidentielle. Qui propose quoi ? ».

A parcourir rapidement les commentaires qui ont accompagné ces rencontres et les articles du Monde, on pourrait avoir le sentiment que l’affaire est entendue : la culture occuperait une faible place dans la campagne, dans les préoccupations des politiques, et même dans celles des français ; la politique culturelle serait un thème assez consensuel, qui ne ferait pas débat entre la droite et la gauche.

Télérama (6-12 janvier 2007) résume ainsi le premier point : « la culture, oubliée du débat électoral ? ». Et l’entretien du Monde avec Emmanuel Négrier (CNRS) est titré  » Entre droite et gauche, une distinction peu évidente « .

Une première explication, assez évidente, de cette position molle et passablement dépressive de la culture dans le débat public est l’habituelle réduction du sujet au secteur d’activité plus ou moins suivi par le ministère du même nom.

Si l’intervention d’Antonio Tabucchi à la Villette nous a semblé à ce point stimulante, c’est précisément parce qu’elle rompait avec ce type de restriction.

On aurait tort de croire que la leçon d’Antonio Tabucchi ne vaudrait que pour l’Italie et que la France serait totalement protégée d’une dérive berlusconienne.

Cette manière de restreindre le champ de la culture, qui n’a jamais convenu, est devenue un obstacle à la compréhension des enjeux culturels et à la conception d’une véritable politique culturelle.

Peut on penser la diffusion du livre, de l’écrit séparément de l’enseignement de la lecture, à commencer par l’alphabétisation ?

Peut on dissocier la fréquentation des musées et l’enseignement artistique ?
Les exemples sont innombrables.

Bien sûr, localement et ponctuellement, le public et les professionnels savent s’arranger avec cette découpe administrative. Mais on obscurcit et on complique considérablement le débat public en intériorisant cette définition fallacieuse de la culture.

Pour prendre un exemple récent, croit-on vraiment que les projets de commercialisation du Louvre soient très différents des propositions de créer des marques universitaires et sans rapport avec une certaine conception de l’économie de l’immatériel impulsée par le gouvernement ?

Cet exemple montre bien qu’il ne suffit pas de rétablir l’unité du champ culturel ; il faut aussi reconnaître la culture comme domaine distinct de l’activité humaine et de la vie sociale.

Dans sa Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt a voulu distinguer les différents degrés ou régions de la vita activa : le travail, l’œuvre et l’action.

Aujourd’hui, la réflexion sur le facteur culturel nécessite de réaffirmer l’identité de la culture, les spécificités de son domaine.

La condition initiale est de réaffirmer les logiques d’évaluation qui lui sont propres. La beauté d’un tableau, la validité d’un théorème, la qualité d’un enseignement, la consistance d’une recherche ne tiennent pas et ne tiendront jamais à un vote, un prix fixé par le marché, une priorité de la loi de finances, un format international de diplôme.

La culture a ses propres lois, auxquelles il faut revenir, ou qu’il faut  » restituer  » comme le disait Rabelais. Mais cette renaissance ne peut pas être une régression. Elle doit s’accompagner d’une autre articulation de la culture, du politique et de l’économie.

C’est ce qu’exprime très clairement Daniel Conrod dans son compte rendu de la rencontre du TEP (Télérama).

« Plutôt que de ressasser un hypothétique abandon de la part des politiques, il vaudrait mieux aujourd’hui se demander pourquoi elle (la culture) ne parvient pas à convoquer, d’égal à égal, sur ses lieux propres, les hommes et les femmes politiques. Il vaudrait mieux se demander aussi pourquoi elle est devenue aussi sage et plaintive, tandis que caracole, sous ses fenêtres, et dans un tumulte prodigieux de promesses et de mirages, le convoi mirobolant des industries culturelles. »

L’élaboration d’une politique culturelle (comprise ici comme politique d’un champ culturel réunifié) devrait donc relever d’une composition de deux domaines, de deux logiques, et même de deux puissances : la logique propre à la culture et celle du politique.

La confusion qui règne sur ce point est devenue intolérable. Elle produit des mélanges de genre et même des rôles à contre-emploi qui pourraient produire un certain effet comique. Par exemple, certains patrons de la recherche et de l’enseignement supérieur adorent endosser le costume des managers financiers, comme la Directrice du CNRS décrétant que les sciences de la vie ont un « mauvais rapport qualité/prix » après que le Parlement les ait retenues comme « priorités scientifiques ».

Le cahier des charges de la politique culturelle doit être totalement renouvelé dans sa logique. C’est une affaire qui au fond se fera à trois : culture, politique, économie. Non seulement il faut prendre en compte « le convoi mirobolant des industries culturelles », mais plus généralement le tournant culturel de l’économie et la dite économie de l’immatériel.

Enfin, la culture n’est pas seulement un domaine de la vie sociale qui doit être articulé d’une manière nouvelle avec ceux du politique et de l’économie. Elle est une dimension de la personne. Elle ne réside pas seulement dans les œuvres, les institutions ; elle est aussi une activité de soi sur soi, une attitude, un souci de soi, qu’on appelle précisément « se cultiver ».

C’est cette dimension de la culture, comme culture de soi, qui est en cause dans les phénomènes de malaise identitaire, d’incivilités, et même de maladies psychologiques, notamment des jeunes.

L’objectif de la politique culturelle se laisse ici facilement deviner : il vise une culture de soi démocratique.

Si nous acceptons ces trois repères, nous découvrirons vraisemblablement, comme Antonio Tabucchi que la politique s’intéresse à la culture, et même s’y intéresse beaucoup, et que les divergences entre la gauche et la droite y sont au moins aussi profondes qu’ailleurs.

Dans les prochains articles de cette série, nous confronterons ainsi, systématiquement, les positions de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy.

A venir :
Deuxième partie : Culture, religion et lien social
Troisième partie : Les contradictions de la société du savoir
Quatrième partie : Professions culturelles, forme de vie culturelle.

Culture Critique 2007