AntonioTabucchi

L’écrivain italien Antonio Tabucchi vient de délivrer une leçon magistrale sur les relations de la politique et de la culture.

Concluant la journée organisée par Arte et France culture, il a présenté ce qu’on pouvait bien entendre comme un rapport sur l’état de la culture en Italie, ou une rétrospective des temps obscurs (1) qu’elle traverse.

Certains des exemples donnés par Tabucchi auraient pu constituer des fictions, ou des cas, à la manière des personnages de ses Petits malentendus sans importance, ou des Chroniques de Bustos Domecq de Borgès et Bioy Casarès.

Le cas de l’éditeur d’art fasciste, condamné pour association maffieuse, qui met au catalogue de sa nouvelle maison une réédition du Prince de Machiavel, préfacé par Berlusconi. Le cas du directeur des services secrets militaires qui inonde l’Italie et toute l’Europe de faux dossiers, notamment sur le pseudo nucléaire irakien, et qui, limogé à la suite d’une campagne courageuse du journal La Republica, est nommé conseiller spécial de Romano Prodi. Le cas enfin de ce gouvernement européen qui protesta officiellement auprès de la Fondation Nobel lorsque le prix littéraire fût attribué à l’un de ses concitoyens (il s’agissait de Dario Fo).

Antonio Tabucchi souligna l’exaltation du militarisme, du nationalisme, et le renfermement sur soi. Il rapprocha cette politique d’un état de l’esprit public marqué par la  » décivilisation « , la subversion de la morale commune, la destruction éthique et esthétique, jusqu’à  » la modification du lexique, du langage et finalement de la culture des italiens « .

 » La politique s’est totalement approprié la culture « .  » La classe politique a avalé la culture, s’y est superposée et l’a remplacée.  »

Tabucchi apportait ainsi une étrange réponse à la question initiale :  » la culture est elle encore un enjeu politique ? « .

L’ Italie, loin d’être une exception, ne présente qu’une situation plus radicale, d’une certaine façon plus franche: l’asservissement du politique au milieu des affaires et des industries culturelles y a été mené jusqu’à son point ultime, la fusion pure et simple, la concentration individuelle des pouvoirs.

Berlusconi peut être présenté comme un simple affairiste, et il l’est. Mais d’un autre côté, c’est un  » grand  » capitaliste qui a parfaitement compris le rôle du facteur culturel. Il est ainsi le principal opérateur audiovisuel et le principal éditeur de livres et de magasines.

Aujourd’hui les partis républicains et démocratiques ont repris le pouvoir politique mais Berlusconi continue à dominer le pouvoir culturel, comme les manifestations récentes l’ont montré.

Tout cela se passe en Europe.

Au fond ce n’est pas la réponse de Tabucchi qui est étrange, c’est plutôt la question.

A.G.

1/ Antonio Tabucchi, Au pas de l’oie : chroniques de nos temps obscurs, Le Seuil, 2006.

Vous pouvez écouter quelque temps l’intervention de Tabucchi ici.