Il y a peu de raisons de se satisfaire du débat lancé sur l’identité nationale, après la proposition de Nicolas Sarkozy de créer un ministère de l’identité nationale et de l’immigration.

Au contraire, le risque d’une lepennisation des esprits, c’est à dire d’une lepennisation de l’esprit public, est bien là, avec son corollaire inquiétant : la difficulté des démocrates, notamment de gauche, mais aussi des libéraux (dans le sens philosophique de partisans des Lumières) à y faire face, et même l’incroyable incapacité des intellectuels non seulement à se faire entendre, mais même à s’exprimer : tant de silence au milieu de tant de bruit.

Voici notre contribution en deux parties.

REMARQUES SUR L’IDENTITE NATIONALE (1)

Nation, république, identité

Deux remarques préliminaires sur la nation

Non seulement il n’est pas mauvais, mais il est souhaitable, et approprié dans le contexte actuel, que les politiques traitent de la question nationale.

La nation ne se confond pas avec la société. Leurs composantes ne se recouvrent pas ; elles sont deux figures différentes de l’être ensemble. La nation ne saurait pas plus se réduire à la république. Dire  » la nation, c’est la république  » ne vaut que si on entend :  » du point de vue politique, la nation, c’est la république, c’est à dire que la république ne repose pas seulement sur les citoyens, mais sur les citoyens français et qu’elle ne connaît pas simplement les Français comme citoyens, mais la France même « .

La reconnaissance politique de la nation passe par la république. Mais le cadre politique permet seulement à la nation d’exister, il n’en donne pas le contenu ; c’est la culture qui fabrique de la consistance : transition du  » je  » au  » nous  » et travail du  » nous  » sur le  » nous « .

Si ce point est accepté, on ne s’offusquera pas a priori que les politiques rapprochent  » nation  » et  » menaces sur la nation « , puisque précisément leur rôle, en tant que politiques, est de garantir les conditions d’existence de la nation.

Encore faut il que de telles menaces existent et qu’elles soient correctement identifiées. Ségolène Royal, plusieurs intellectuels, et même Simone Weil ont condamné le rapprochement, dans l’intitulé du ministère, entre  » identité nationale  » et  » immigration « , qui ne peut pas ne pas amener la conclusion que l’immigration est une menace, ou un risque, pour l’identité nationale.

C’est d’ailleurs ce que Nicolas Sarkozy a lui même confirmé dans son discours de Besançon (1), en rapprochant la  » crise d’identité  » que connaîtrait la France et l’immigration : si les immigrés posent problème, c’est parce qu’ils ne respectent pas les  » valeurs françaises « .

Il n’est pas besoin d’être très imaginatif pour voir la similitude entre une telle proposition et les idées de Le Pen. Certains s’inquiètent de ce que ces idées plairaient, c’est vraisemblablement qu’ils ont vécu dans un autre pays ces vingt dernières années.

Ces idées ne sont pas seulement lepennistes, elles sont fausses. Ce n’est pas la nation qui est menacée, et ce n’est pas par l’immigration. C’est la culture qui est non seulement menacée mais mise à mal, et en profondeur. Et de cette situation d’abaissement de la culture s’ensuivent des difficultés de tous ordres, pour la nation, la société, la république, une de ces difficultés étant les ratés de l’intégration.

Pour autant, il ne suffit pas de critiquer le rapprochement entre  » identité nationale  » et  » immigration « , il faut aussi interroger la notion même d’  » identité nationale « .

Qu’est ce que l’identité nationale ?

Par définition l’idée de nation emporte celle de différences entre les nations, de particularités nationales.

En dépit de leur proximité ou de leur ressemblance, la nation française et l’italienne diffèrent.

Pourtant on sent bien qu’à utiliser la formule d’  » identité nationale « , on cherche à dire tout autre chose que la somme des différences réelles qui particularisent une nation comme telle; d’ailleurs de cet ensemble de particularités, on ne saurait tirer aucune politique, en particulier dans un cas comme la France (ce qui incite à peu de considération pour la rhétorique de la  » synthèse nationale « ).

L’identité renvoie à autre chose qu’aux signes distinctifs. Elle évoque une notion de modèle, de France idéale et de Français types auxquels pourraient être comparés, non seulement les immigrés, ou tout étranger, mais aussi les Français réels, vivants ou morts.

Cette idée, en tant qu’idée politique, est dangereuse pour plusieurs raisons.

La première est d’ordre simplement expérimentale, mais l’expérience est lourde. L’histoire a montré que les tentatives politiques de définir et soutenir une identité française ne pouvaient aboutir qu’à sélectionner certains moments, certaines figures, certains traits, au détriment d’autres.

Cette manière de fabriquer de l’identité nationale s’exerce toujours contre quelqu’un, à vrai dire contre plusieurs : les ennemis, les exclus et ceux qui se refusent à cette conception là de l’identité.

Cela vaut pour les plus hauts exemples que nos politiques modernes ne sont pas près d’approcher. Qui sauf les érudits connaît encore Gomer et son fils Francion ? Le deuxième était pourtant suffisamment célèbre au XVII ème siècle pour représenter la France dans une pièce de Richelieu sur l’Europe. Francion est le modèle, l’idéal type. Il a tout pour inspirer Mr Guaino, auteur des discours de Nicolas Sarkozy et grand amateur de lecture allégorique de l’histoire. Mais Francion c’est aussi l’exclusion des protestants et la guerre interminable contre l’Espagne.

De ce type de fables identitaires, on dira qu’elles sont acceptables si l’hostilité qu’elle véhiculait était légitime. Mais après, faut-il ressasser?

Aujourd’hui, il n’y a qu’une façon d’interpréter les références de Le Pen à Charles Martel, ou la récurrence des Croisades chez Nicolas Sarkozy. De fait tout le monde comprend la même chose.

Doit on, pour autant, se contenter des mille particularités qui caractérisent une nation, sans essayer de dégager les principes de cette singularité nationale ?

La réponse est simple, directe ; et elle nous mène, ou nous ramène au cœur de la critique du projet politique de Nicolas Sarkozy.

Une telle opération est possible, mais elle ne relève pas de l’action politique ou de la gestion administrative ; c’est un travail culturel.

Ce travail culturel appartient à tous les Français, comme le dit Tzvetan Todorov,  » dans le mouvement et les rencontres « . Et il appartient en premier lieu aux hommes et aux femmes de culture, qu’il s’agisse de recherche historique, anthropologique, de littérature ou de peinture, etc.

Des recherches très différentes comme celles de Braudel ( » L’identité de la France « ) ou Legendre, pour l’Occident, pourraient être citées. A l’évidence, elles ne sont d’aucun secours pour une démarche comme celle du candidat de la droite.

Quelle que soit la définition retenue de l’identité nationale, ce n’est pas un domaine d’action ministérielle.

La marmite identitaire

Il n’est pas difficile d’attiser le feu sous la marmite identitaire ; il n’est même pas besoin de dire clairement ce qu’on entend par  » identité nationale « .

Dans son livre sur les religions, Nicolas Sarkozy vantait à la fois l’espérance spirituelle, et l’identité religieuse, l’identité  » républicaine  » ne pouvant suffire, selon lui, à la construction morale de la personne.

En mars dernier, il troqua l’identité religieuse contre l’identité nationale, selon lui en crise et menacée. Il déclara lui même qu’il avait failli parler  » d’identité républicaine  » mais qu’Arno Klarsfeld l’en avait retenu.

Finalement cette identité nationale, dans le discours de Besançon, est qualifiée de culturelle.

L’impression domine qu’il faut marteler le thème de l’identité sans souci de vraisemblance.

La liste des  » valeurs françaises  » constitutives de l’identité s’apparente plutôt au catalogue des principes généraux du droit des démocraties européennes :

 » Je veux défendre la séparation du temporel et du spirituel…la liberté de l’esprit…la justice…l’égalité de l’homme et de la femme…la neutralité du service public…la laïcité…la liberté de conscience…la liberté d’expression…la république, la démocratie et les droits de l’homme  » (liste exhaustive).

Tout cela ressemble plus au contenu de l’écartée  » identité républicaine  » qu’à une conception de l’identité nationale. En soi, il n’y aurait rien d’absurde à souligner dans une campagne présidentielle les grands principes juridiques qui instituent le fait national. Mais visiblement, on s’est contenté ici d’aligner institutions, principes et valeurs dans le seul but d’insinuer qu’il pouvait y avoir un problème avec les immigrés.

Mais s’il s’agit d’insister sur le respect de l’ordre légal par les immigrés, pourquoi utiliser l’identité nationale ?

En réalité, l’identité nationale du candidat de droite est une parfaite tautologie : c’est ce qui est en crise, menacée par l’immigration ; et ce que menace l’immigration, c’est l’identité nationale. De ce point de vue, ne nous précipitons pas à confondre cette conception de la nation avec celle de l’extrême droite.

Philosophiquement, puisqu’un magazine vient de le promouvoir philosophe, Nicolas Sarkozy est un parfait post-moderne. L’idéal-type de la nation française pour l’extrême droite est plein et précis, dangereusement plein et précis, celui du candidat de droite est informe et vide. La même ligne de partage distingue en Italie Gianfranco Fini, traducteur et proche politiquement de Sarkozy, et Umberto Bossi.

Le concept vide d’identité nationale en crise est un des traits distinctifs de la nouvelle droite américaine et européenne.

Dans la suite de cet article, nous analyserons la place de la culture dans cette idéologie.

(1) Nicolas Sarkozy, discours à Besançon, 13 mars 2007

(2) Tzvetan Todorov,  » Un ministère indésirable dans une démocratie libérale « , Le Monde du 17 mars 2007

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