Le facteur culturel dans la campagne : comment la droite et la gauche se distinguent (2)
Le premier article de cette série a été publié le 11/01/07.

La question du lien social, du  » vouloir vivre ensemble  » est au cœur du débat public. Elle y prend une place de plus en plus importante, presqu’au même titre que celle de l’emploi et du niveau de vie.

Elle s’exprime sous différentes formes.

L’insécurité et l’incivilité ont occupé une large partie de la campagne présidentielle de 2002. Notons déjà qu’entre sécurité et civilité, il existe plus qu’une différence de degrés : la sécurité est un droit de l’homme et du citoyen, reconnu par la république depuis le début ; la civilité, le type de sociabilité conforme au statut de citoyen, ne constitue pas et ne constituera jamais un droit.

Le débat sur le lien social s’est aussi organisé autour du thème de l’identité: genres, « ethnies », communautés, religions, minorités, régions. Dans l’actualité, il a pu sembler que ce type d’identification socio-culturelle prenait le pas sur les appartenances socio-économiques traditionnelles (classes sociales, professions).

La place des jeunes est un autre exemple. La plupart des adultes éprouvent de manière de plus en plus angoissante la difficulté de transmettre à leurs enfants un monde commun, matériel et intellectuel. Mais la difficulté d’être touche d’abord directement les jeunes : développement des comportements de transgression, addictions, maladies psychologiques (suicide, anorexie), conduites à risque, échecs scolaires graves (analphabétisme).

L’exemple de la « crise des banlieues », dite aussi « émeutes de 2005 », a consterné tout le pays, tant il était évident qu’aucune des explications réductrices ou intéressées ne pouvait cacher que les trois formes principales de la difficulté à vivre ensemble s’étaient ici combinées de manière explosive.

Ségolène Royal : refaire de la politique

Le principal mérite de Ségolène Royal est d’avoir repoussé l’approche économiciste qui dominait à gauche.

Il suffit sur ce point de rappeler comment la gauche s’était retrouvée démunie face aux critiques de la droite et de l’extrême droite sur la sécurité.

Elle paraissait alors ne pouvoir évoquer la répression sans mentionner aussitôt la prévention, et sans la relativiser aussitôt par la nécessité de prendre la question  » à la base « , c’est à dire sur un plan économique.

Assez logiquement le public et les électeurs en conclurent que la direction de la gauche semblaient considérer que le chômage, le manque de logements et les ratés de l’urbanisme produisaient en quelque sorte mécaniquement de la délinquance.

Les populations des quartiers difficiles, qui souffrent le plus de l’insécurité, ne supportaient plus ce type d’explication. Et la plus grande partie du corps électoral la trouvait indigente. Elle l’était : la demande de justice ne peut être rabattue sur l’économie. Des conditions matérielles peuvent favoriser ou amplifier l’insécurité; mais seules elles ne la créent pas de toutes pièces. Il faut encore qu’elles viennent percuter un malaise social, ou plus précisément un malaise culturel, une difficulté à vivre ensemble poussée au point où, littéralement, on ne « supporte plus l’autre ». C’est ce mal à être ensemble qui est d’ailleurs le seul point logique d’entrée pour une politique de prévention et la reconstitution de la civilité.

L’opinion publique a tout de suite repéré que Ségolène Royal avait remis les choses à leur place. Non seulement la sécurité était un droit, c’est à dire qu’elle était due par l’état aux citoyens et habitants, mais le rétablissement du lien social devait être entrepris sans attendre que l’économie améliore tout.

C’est cette perspective qui donne tout son sens à la défense de l’école et de la laïcité, à la réhabilitation de la famille et des valeurs de transmission et de travail.

Une digression rapide pour souligner que cette orientation ne peut pas sans abus être qualifiée de conservatrice : ni sur le travail (voir par exemple les analyses de Dominique Méda, proche de Ségolène Royal), ni sur la famille les positions de la candidate de gauche ne sont conservatrices. Par exemple, ce n’est pas la famille traditionnelle patriarcale qu’elle défend mais l’institution de base qui permet la reconnaissance, la socialisation et l’affirmation de la personne.

Nicolas Sarkozy : idéologie sécuritaire et religions

Il est certes difficile d’ignorer que Nicolas Sarkozy s’est fait le chantre et l’acteur de l’idéologie sécuritaire. Ses statistiques sont discutées avec raison. Pourtant l’essentiel est dans l’échec d’ensemble de la politique.

Car Mr Sarkozy n’avait pas seulement promis une police « plus efficace », c’est-à-dire traitant plus d’affaires ; il avait voulu faire croire qu’une telle police plus efficace pouvait à elle seule rétablir la sécurité.

Les statistiques prouvent le contraire : la police résout plus d’affaires mais l’insécurité s’accroît, notamment pour les atteintes aux personnes. Ni l’insécurité, ni évidemment l’incivilité n’ont régressé, parce qu’elles ne pouvaient pas régresser de cette manière.

Tant il est vrai qu’une politique de répression sans la reconstitution du lien social est vouée à l’échec, que le gouvernement soit de droite ou de gauche.

L’idéologie sécuritaire, c’est la négation du lien social. Si on souhaite éviter que les délinquants n’influencent le reste du groupe social, par exemple certains jeunes, il est indispensable qu’une politique de réhabilitation du « vivre ensemble » soit mise au premier plan, complétée par une politique appropriée de répression de la délinquance. C’est a fortiori le cadre pour réduire les incivilités.

En réalité, Sarkozy a tout à fait mesuré son échec : si la seule répression ne marche pas, il faut chercher ailleurs. Ayant dénoncé le laxisme d’à vrai dire tout le monde, de la police de proximité aux enseignants, en passant par les juges et les animateurs – dénonciation d’ailleurs comique qui revient à faire du mauvais médecin la cause de la maladie- il crut dénicher la cause véritable : ce qui manquait à l’ordre, c’était la religion.

Nous ne voulons pas reprendre ici le dossier si complet d’Eric Besson et Pierre Bayard, mais simplement en donner quelques compléments.

Le premier point – on a un peu honte à devoir le rappeler – tient à ce que, si certaines religions, à certains moments, peuvent procurer aux croyants l’ossature psychologique et morale nécessaire, d’autres religions, ou les mêmes à d’autres moments, peuvent parfaitement produire le résultat contraire. Institution humaine, la religion oscille entre fraternités et hostilités (Régis Debray). C’est donc avec sagesse que la République a décidé de ne s’appuyer sur aucune religion ou philosophie morale et de ne pas favoriser l’organisation de la vie sociale autour de l’institution religieuse. A contrario, c’est manquer de bon sens que de vouloir assurer la paix civile en attisant les rivalités communautaires.

L’homme, Nicolas Sarkozy, a parfaitement le droit d’avoir ce type de croyance et qu’elle soit respectée. Le ministre des cultes n’en a aucun d’imposer une telle orientation dans l’espace public, ni a fortiori de l’organiser administrativement. (Voir, en particulier, dans l’étude de Pierre Bayard, les rapports avec l’UOIF).

Bien que les effets négatifs de la politique des cultes du ministre de l’intérieur ne soient pas négligeables, il est peu probable que cette américanisation de notre espace public puisse être conduite très loin.

En revanche, sa signification est exemplaire : chez Sarkozy, la religion tient la place de la culture, le facteur religieux absorbe le facteur culturel. L’école prépare à être un bon travailleur et un bon consommateur, les religions et la police garantissent l’ordre. Aucune nécessité de développer une culture de soi démocratique, un domaine autonome de la culture qui permette l’épanouissement de la personne et l’équilibre de la vie sociale.

Si on admet que la conception de la société, du lien social – le passage du « je » au « nous » – est un des points clés d’un programme politique, force est d’admettre que les électeurs français sont bien devant deux orientations radicalement distinctes. On reconnaît d’ailleurs des traits qui opposent classiquement la gauche et la droite.

Mais Ségolène Royal a su éviter certains errements de la gauche, non seulement dans le sens d’un plus grand réalisme quand à la sécurité, mais aussi en réhabilitant cette dimension de la vie sociale que nous appelons le facteur culturel.

Nicolas Sarkozy, de son côté, a pris l’initiative inquiétante de rompre non seulement avec certains éléments du socle républicain commun à tous les Français, mais aussi avec la tradition du libéralisme politique qui ne met pas l’identitarisme religieux au centre de la vie publique.

Livre de Régis Debray cité: « Le Feu sacré », Fayard, 2003.

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