janvier 2007


embleme-de-daniel-de-la-feuille1691-emblem-project-utrecht.jpg

Le 21 Janvier, le Comité Désirs d’avenir du VI ème arrondissement organisait une réunion participative au Théâtre du Lucernaire. A cette occasion, il avait demandé à un représentant de Culture Critique d’introduire la réunion.

Voici les notes de cette intervention.

Les lecteurs de Culture Critique retrouveront au début les grands traits déjà présentés dans la série « Le facteur culturel dans la campagne présidentielle (1) et (2) ».

La culture est elle présente dans la campagne ?

Si on s’en tient aux approches qui ont prévalu dans plusieurs colloques et rencontres récentes, la culture serait absente de la campagne présidentielle.

L’idée que les deux principaux candidats se désintéresseraient de la « politique culturell  » était l’angle d’attaque explicitement retenu par Arte et France Culture pour le colloque de décembre à la Cinémathèque.

Même chose pour la rencontre au Théâtre de l’Est Parisien.

L’autre idée, fréquemment associée à la première, consiste à souligner la « proximité » de la droite et de la gauche sur ces questions. C’est, par exemple, le point de vue retenu par Le Monde pour exposer les résultats de son sondage sur les français et la politique culturelle.

Je pense qu’une telle approche est un pur effet d’optique, une conséquence de la réduction du facteur culturel au seul secteur suivi par le ministère de la culture, et même aux seules mesures immédiates qui pourraient être prises dans ce secteur.

On aboutira à des constatations bien différentes en adoptant une autre conception du facteur culturel.

Premièrement, en rétablissant l’unité du champ culturel ; concrètement, en rapprochant, ce qui dans le découpage ministériel, est attribué à l’éducation, la formation, l’enseignement supérieur, la recherche, la culture, la communication.

On ne peut plus penser ni agir en séparant, par exemple, l’enseignement artistique et les musées, ou, autre exemple, l’audiovisuel et l’éducation.

Deuxièmement, en considérant le domaine de la culture comme un tout, comme un ordre qui possède ses propres logiques, et en particulier ses propres principes d’évaluation, et dont l’articulation avec le politique et l’économie doit être profondément repensée.

Exemple : le débat sur le Louvre ne peut être réduit à une question de simple gestion ou purement symbolique ; il suffit de le rapprocher des propositions tenant à créer des « marques universitaires ».

Enfin, la culture est aussi une dimension personnelle : la « culture de soi », la conception humaniste et républicaine visant précisément, au-delà de l’accès aux œuvres et du développement des pratiques, à permettre une démocratisation de cette culture de soi.

C’est dans cette perspective, par exemple, qu’on doit interroger le lien entre le désarroi des adolescents, les addictions et conduites à risque et les difficultés scolaires.

Nous avons la conviction qu’ainsi redéfini autour de ces trois axes, le facteur culturel est à la fois très présent dans la campagne présidentielle et très « discriminant », c’est à dire qu’il est un des principaux points de clivage droite-gauche.

Clivage qui s’organise en particulier autour de deux grands thèmes : le lien social et la société de la connaissance.

Culture et lien social

La question du lien social, du « vouloir vivre ensemble » est au cœur du débat public, en particulier à travers les questions de l’insécurité et de l’incivilité, de l’identité collective, et du mal-être de nombreux jeunes.

On a d’ailleurs retrouvé ces trois aspects dans la « crise des banlieues » de 2005.

Ségolène Royal : civilité, famille, culture, école, tout se tient

Les français ont d’emblée remarqué que Ségolène Royal tranchait avec une approche de l’insécurité fréquente à gauche que l’on pourrait définir comme « économiciste ».

Elle n’excuse pas la délinquance ; elle ne cherche pas à ramener l’insécurité aux seules causes matérielles (logement, urbanisme, chômage). Au contraire, elle rappele que le droit à la sécurité est encore plus précieux pour ceux qui vivent les situations les plus difficiles. En même temps, elle montre que l’incivilité a d’abord pour cause l’affaissement du lien social et propose précisément de le rétablir autour du facteur culturel.

« Tout se tient : emploi, sécurités, famille, école. Quand un maillon vient à manquer, c’est toute la chaîne qui est fragilisée. »
(Frangy, 20 août 2006)

C’est le sens en particulier des propositions sur l’école : service public de la petite enfance, lutte contre le décrochage scolaire, soutien scolaire individuel et gratuit, augmentation de la présence adulte dans les établissements.

« Je crois moi que la gauche est la seule capable de remettre l’éducation au cœur de tout, de remettre l’école d’aplomb, de remettre de la culture partout, sur tout le territoire, de donner à chaque enfant le droit à la culture et à une ambition scolaire ainsi qu’à la récompense de l’effort. »
(Vitrolles, 29 septembre 2006)

Tout se tient du côté des causes : la prostration devant la télé et le manque de concentration en classe, l’addiction à la consommation et la routine des transgressions, le refus du monde commun transmis par la famille et celui du savoir enseigné à l’école.

Tout se tient du côté des remèdes. Inutile de chercher des boucs émissaires. IL faut à la fois renforcer chaque maillon : l’école, la famille, le quartier, la cité, et l’associer aux autres plus solidement.

La démocratie participative, ici, n’est rien d’autre que la méthode pour permettre à chacun de s’impliquer dans cette reconstitution du lien social.

Nicolas Sarkozy : idéologie sécuritaire et religions

On sait que Sarkozy a beaucoup misé sur le rétablissement de la sécurité. Il faut donc être précis sur le bilan de sa politique, assez systématiquement confondu avec celui des services de police. Ce bilan se résume en deux points : la délinquance constatée est en baisse, sauf dans le domaine des atteintes à la personne ; dans ce domaine, malgré l’augmentation du nombre d’affaires traitées et résolues, la délinquance est en hausse.

Autrement dit, l’insécurité réelle, celle que les Français subissent de plein fouet à travers les atteintes à la personne, a augmenté malgré les succès de la police. Sarkozy aura ainsi apporté la démonstration qu’une politique du tout sécuritaire, cantonnée à la répression sans reconstitution du lien social est vouée à l’échec.

En réalité, il est parfaitement conscient des échecs de la politique inspirée par l’idéologie sécuritaire. De même, il sait très bien que la dénonciation démagogique du laxisme (des policiers de proximité aux animateurs en passant par les juges et les enseignants), si elle peut plaire à une petite frange de l’électorat, finit par se heurter à la réalité : l’opinion publique a fini par se rendre compte que les enseignants étaient bien les victimes et non pas les responsables de l’incivilité et de l’insécurité.

Si la seule répression ne marche pas, il fallait chercher ailleurs. Et Nicolas Sarkozy, probablement égaré par son américanisme, redécouvrit un fondement de l’ordre que peu d’hommes politiques avaient mentionné depuis cinquante ans : la religion.

Voici quelques extraits de son livre « La République, les religions, l’espérance » :

« Je suis convaincu que l’esprit religieux et la pratique religieuse peuvent contribuer à apaiser et à réguler une société de liberté ».
« On aurait tort de cantonner le rôle de l’église aux seuls aspects spirituels ».
« La dimension morale est plus solide, plus enracinée, lorsqu’elle procède d’une démarche spirituelle, religieuse, plutôt que lorsqu’elle cherche sa source dans le débat politique ou dans le modèle républicain ».
« Maintenant que les lieux de culte officiels et publics sont si absents de nos banlieues, on mesure combien cet apport spirituel a pu être un facteur d’apaisement et quel vide il crée quand il disparaît ».

L’homme, Nicolas Sarkozy, a parfaitement le droit d’avoir ce type de croyance ou de conviction. Le ministre des cultes en revanche sort complètement de son rôle lorsqu’il traduit « La République ne reconnaît aucune religion » (loi de 1905, séparation des églises et de l’Etat) par « La République reconnaît toutes les religions ».

Comme le dit Régis Debray, les religions, en tant qu’institutions humaines, oscillent entre « fraternité » et « hostilité ». Qui ne voit que cette formulation correspond mille fois mieux à la réalité que les incantations sur le rôle d’apaisement et de régulation de la société que devrait prendre les religions ? En particulier, aujourd’hui.

En rompant avec la laïcité, Nicolas Sarkozy prend donc -assez légèrement- une lourde responsabilité. Mais la signification de cette rupture est évidente. Il s’agit purement et simplement de faire en sorte que la religion prenne la place de la culture, que le facteur religieux absorbe le facteur culturel.

On est loin ici d’une République qui pourrait œuvrer au rétablissement du lien social. Qui, en particulier, à travers l’école, permettrait que se développe cette culture de soi qui est la base nécessaire de la civilité, et du vouloir vivre ensemble.

Les religions pour « l’ordre intérieur », et la police de répression pour « l’ordre extérieur », il n’y a aucune place pour la culture dans cette vision fonctionnaliste, profondément anti-humaniste de la personne et de la société qui est celle de Nicolas Sarkozy.

La société de la connaissance

Autre thème qui illustre bien la présence du facteur culturel dans la campagne présidentielle et la pertinence du clivage gauche/droite : la « société de la connaissance ».

De manière très simplifiée, on peut dire que ce clivage est de deux ordres.

Quantitatif : la droite française par idéologie et méfiance des professions intellectuelles refuse l’effort financier nécessaire. D’une certaine façon, elle ne croit pas à la société de la connaissance et ce n’est nullement par hasard si la France, depuis cinq ans, a reculé à ce point par rapport aux objectifs de Lisbonne.

Mais le clivage est tout autant qualitatif. La conception fondamentale de Sarkozy, Raffarin, c’est de ramener la société de la connaissance à une adaptation de la société à l’économie de la connaissance. La conception de Ségolène Royal, rejoignant ainsi le mouvement des chercheurs, est de réarticuler différemment l’économie et le savoir, au sein de cette société de la connaissance.

Ségolène Royal : une société de la connaissance ouverte

La candidate du PS renoue avec une conviction : en France, à l’exception du Général de Gaulle (mais il s’était entouré d’hommes de gauche, en particulier mendésistes), c’est toujours le parti du « mouvement », les républicains, les démocrates, la gauche qui s’est engagé en faveur de la « connaissance » (on disait auparavant « l’esprit ») ; et toujours le parti conservateur s’y est opposé.

« Je crois, moi, que la gauche est la seule capable de remettre l’éducation au cœur de tout »
(déjà cité)

« Je crois que la gauche est la seule capable de développer une société de connaissance ouverte ».
(Hebdo des socialistes, 28 octobre 2006)

Elle n’aborde pas cette question avec un point de vue lénifiant, qui occulterait les contradictions propres à cette société de la connaissance.

« La société de la connaissance est tiraillé entre une prodigieuse dynamique de coopération, de création et de partage des connaissances et un puissant « capitalisme informationnel » qui tente de s’assurer le contrôle de larges pans des productions intellectuelles futures. »
(28 octobre 2006)

Nos économies ont besoin d’un capitalisme informationnel puissant, en particulier pour tirer parti de la mondialisation. Mais la puissance publique doit en limiter les excès (la tendance au contrôle total de la connaissance). Plus encore, elle doit stimuler et favoriser l’approche culturelle et ses logiques propres, originales par rapport à l’économie, qu’il s’agisse de création ou de diffusion de la connaissance.

Cette orientation générale est renforcée par des positions concrètes :
– aider financièrement les étudiants
– sortir la recherche du pacte de stabilité européen
– investir plus dans la recherche (10% de plus par an de dépense publique)
– promouvoir les logiciels libres et les biens communs informationnels
(Sur ce point, voir l’entretien avec Richard Stallman, 28 juin 2006).

Les biens communs informationnels sont particulièrement nécessaires pour permettre le développement autonome de la science (et de la culture) en même temps qu’une relation équilibrée avec l’économie.

Nicolas Sarkozy : jouer l’économie contre la connaissance et la culture

Dans un discours récent adressé aux chercheurs, Nicolas Sarkozy a essayé de faire oublier son rôle dans le gouvernement Raffarin, lorsque, ministre de l’economie et es Finances, il organisait les coupes sombres dans le budget de la recherche publique.

A cette occasion, il a proposé « d’augmenter d’un quart le financement de la recherche publique, soit quatre milliards d’euros ». En réalité, cette proposition ne fait que reprendre le pacte pour la recherche du gouvernement Villepin. Or ces quatre milliards, comme l’indiquent Alain Trautmann et Henri Audier, semblent correspondre aux fonds publics pour la recherche, et non au budget de la recherche publique . Ce dernier augmenterait donc en réalité de 2% par an.

Quand à l’orientation générale, il apparaît assez clairement que, pour Sarkozy, la société de la connaissance se réduit à l’économie de la connaissance.

On a pu l’entendre ainsi, lors de la conférence des blogueurs organisé par Loïc Le Meur, un de ses groupies, attbuer le développement du Web.2 aux seules entreprises et incriminer les retards dus à l’Etat,

semblant tout ignorer du rôle joué par le monde de la recherche et les universités dans le développement du web sous toutes ses formes.

De la même manière, à l’occasion de la discussion sur la loi sur le droit d’auteur, il ne s’est pas contenté de reprendre, en tant que ministre de l’intérieur, l’approche du tout répressif ; il s’est fait aussi, en grand ami du show business, le relais des revendications immédiates des industriels du disque, au risque même de bloquer la recherche de compromis réalistes.

Evaluation de la recherche, suppression du ministère de la culture

Voici, pour finir, ce qui nous semble être le meilleur exemple de la nécessité de reconstituer l’unité du champ culturel afin de mieux comprendre quelles menaces graves pèsent sur la culture en général.

Au dictionnaire des idées reçues de la droite néo-conservatrice, on pourrait, en détournant Flaubert, écrire ceci :
 » L’évaluation, dire: les intellectuels (les artistes, les chercheurs, les universitaires) l’oublient toujours « .

La dénonciation du fonctionnement des universités et des organismes de recherche, leur réorganisation à partir d’une évaluation financière sont systématiquement présentées comme les conditions sine qua non du développement de la recherche. Chose curieuse pour des « libéraux », on assiste à la mise en place d’un véritable dirigisme d’état sur la recherche, structuré autour du chantage au financement et de l’évaluation.

« Une réforme, des moyens financiers, pas de réforme, pas de moyens financiers. »
(Saclay, le 18 Janvier 2007)

C’est ici qu’il est intéressant de rapprocher cette « politique de la recherche » de ce que Nicolas Sarkozy a pu évoquer en ce qui concerne l’organisation de la culture.

On sait qu’il avait préconisé la suppression du ministère de la culture.

« Pouvons nous continuer à avoir des structures ministérielles aussi éclatées ? Je ne le crois pas. Il faut regrouper la direction des médias, le ministère de la culture et l’Education nationale sous l’égide d’un seul ministère. »
28 Janvier 2006

Depuis cette proposition a été mise en veilleuse, mais Mme de Panafieu a indiqué que la réduction du nombre de ministères aboutirait au même résultat.

Sur ce meccano ministériel, beaucoup d’encre a déjà coulé et coulera encore. Mais quel en est le sens pour Nicolas Sarkozy ?

Aussitôt après, il s’en était pris aux aides à la création. On va voir que cette proximité n’a rien de fortuit.

 » Académisme officiel, « Académies invisibles », aucun système d’attribution des aides n’est idéal.
Admettons toutefois que le modernisme et la nouveauté ne sont pas les seuls critères de l’esthétique, que l’on est allé trop loin dans certains domaines, qu’une partie du public a été perdu au passage et que nos artistes eux-mêmes ont parfois du mal à se reconnaître dans la politique culturelle de leur propre pays…
Il faut confier l’attribution des aides à la création et des budgets du spectacle vivant à des agences indépendantes composées en priorité d’experts, de professionnels et de représentants du public.  »
(28 Janvier 2006)

Il n’y a pas beaucoup à interpréter.

Selon Sarkozy, il faut contrôler les chercheurs qui ont tendance à se perdre dans la recherche fondamentale, et les artistes qui s’égarent dans une trop grande nouveauté.

Passons sur le contre-sens à propos des « académies invisibles ». Ce qui est parfaitement clair, c’est la similitude de l’approche : plus de dirigisme sur les professions culturelles, passant par des « agences » chargées de les évaluer en fonction de critères politiques.

En guise de conclusion

Le quinquennat qui s’achève s’est caractérisé par une attaque ininterrompue du gouvernement contre les professions culturelles : animateurs et médiateurs, architectes, archéologues, intermittents du spectacle, psychiatres, instituteurs, jeunes chercheurs, puis chercheurs dans leur totalité, enseignants, directeurs d’école, jeunes diplômés.

Le candidat de droite s’est fait remarquer par ses attaques d’emblée contre les associations de médiation sociale et culturelle dans les banlieues, sa connivence avec les communautarismes religieux et les sectes, le contrôle politique et personnel (affaire Genestar) des médias, l’intransigeance face au mouvement des chercheurs, la proposition de fichage médical, dès leur plus jeune âge, des enfants susceptibles de « trouble des conduites ».

Il n’est pas si difficile de distinguer la gauche de la droite sur cette question du facteur culturel.

SarkozyFini

Le Courrier International du 18 au 24 Janvier 2007 apporte des révélations étonnantes sur les relations entre Nicolas Sarkozy et Gianfranco Fini.

Le Courrier International propose une traduction récente d’un article du Il Giornale de Milan.

Ce journal est détenu par Paolo Berlusconi, frère de Silvio, qui en a fait un organe de combat contre le gouvernement de Romano Prodi.

On connaissait déjà les excellentes relations entre les leaders des deux partis de droite, les rencontres à l’ambassade française à Rome, à l’époque où Fini était ministre des affaires étrangères de Berlusconi, les messages entre partis, les éloges de Nicolas Sarkozy adressés à l’ancien président du MSI. Fini avait été particulièrement sensible à la prise de distance de N.Sarkozy par rapport à la politique officielle de la France sur l’Irak.

Mais l’article de Il Giornale apporte des précisions très intéressantes. Il qualifie ainsi les relations entre les deux hommes: « l’axe de fer entre le candidat à l’Elysée et le chef de la droite italienne est évident ». Nicolas Sarkozy y est défini comme « l’astre naissant de la nouvelle droite » et un modèle pour Fini.

Cet accord est si étendu que le candidat UMP a confié par deux fois à Gianfranco Fini le soin de préfacer ses ouvrages: Témoignages, et « La République, les religions, l’espérance ».

Peut être certains libéraux ou certains républicains vont ils s’étonner de découvrir en Fini un admirateur de la laïcité à la française.

Nous avons reçu plusieurs mails demandant des éclaircissements sur la position de Nicolas Sarkozy sur la laïcité. Voici quelques éléments de principe. Nous présenterons ensuite le dossier pratique, notamment les relations avec l’UOIF et les sectes.

Déclarations du ministre des cultes:

« Ma conception est simple, c’est bien celle de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat. « La République garantit la liberté d’exercice des cultes, sous les seules réserves édictées par l’ordre public. Elle ne reconnaît aucun culte ». Cela signifie qu’elle les accepte tous et n’en favorise aucun.

Certains ne lisent que la première partie de cet article : la République devrait accepter un droit absolu à la différence au nom de la liberté, elle aussi absolue, de croyance. C’est la voie du communautarisme. Je suis résolument opposé à cette lecture.

D’autres ne voient que la deuxième partie de la proposition : la République ne reconnaît aucun culte. C’est une laïcité faite de passivité et d’ignorance du fait religieux. Mais à force d’ignorer, le pas est rapidement franchi vers le mépris et le rejet des religions.

Je ne partage aucune de ces deux visions, à mon sens sectaires de la laïcité. Je milite à l’inverse pour une vision positive. La laïcité est à mes yeux la reconnaissance du besoin que l’homme éprouve d’espérer et donc de croire, sans jamais tenter d’orienter ses pas vers telle ou telle religion, autant que celle du droit de ne pas croire. »

Voici ce que nous comprenons:

1/ Le besoin que l’homme éprouve d’espérer et donc de croire s’identifie à l’adhésion à une religion. Au passage, faisons remarquer qu’il s’agit d’une sorte de « bonus » anthropologique, une fonctionnalité de la religion, justifiée par cette sorte de service rendu à la société, reconnu à toute religion quelle qu’elle soit, ce qu’aucun esprit religieux ne saurait accepter. On comprend mieux les compromissions avec l’UOIF.

2/ En dehors des religions, il y a le « droit de ne pas croire ». Soit, pour les uns la reconnaissance d’un rôle positif, et pour les autres, la simple reconnaissance d’un droit négatif. Autrement dit, pas d’idéal en dehors des religions. Et du même coup, pas de dialogue possible ni entre les religions, ni entre les « croyances ».

3/ Qui, de bonne foi, peut considérer que la lecture de la deuxième partie de l’article ne revient pas à remplacer « la République ne reconnait aucune religion » par « la République reconnait toutes les religions ».

Notre source:

http://sarko2007.free.fr

Le facteur culturel dans la campagne : comment la droite et la gauche se distinguent (2)
Le premier article de cette série a été publié le 11/01/07.

La question du lien social, du  » vouloir vivre ensemble  » est au cœur du débat public. Elle y prend une place de plus en plus importante, presqu’au même titre que celle de l’emploi et du niveau de vie.

Elle s’exprime sous différentes formes.

L’insécurité et l’incivilité ont occupé une large partie de la campagne présidentielle de 2002. Notons déjà qu’entre sécurité et civilité, il existe plus qu’une différence de degrés : la sécurité est un droit de l’homme et du citoyen, reconnu par la république depuis le début ; la civilité, le type de sociabilité conforme au statut de citoyen, ne constitue pas et ne constituera jamais un droit.

Le débat sur le lien social s’est aussi organisé autour du thème de l’identité: genres, « ethnies », communautés, religions, minorités, régions. Dans l’actualité, il a pu sembler que ce type d’identification socio-culturelle prenait le pas sur les appartenances socio-économiques traditionnelles (classes sociales, professions).

La place des jeunes est un autre exemple. La plupart des adultes éprouvent de manière de plus en plus angoissante la difficulté de transmettre à leurs enfants un monde commun, matériel et intellectuel. Mais la difficulté d’être touche d’abord directement les jeunes : développement des comportements de transgression, addictions, maladies psychologiques (suicide, anorexie), conduites à risque, échecs scolaires graves (analphabétisme).

L’exemple de la « crise des banlieues », dite aussi « émeutes de 2005 », a consterné tout le pays, tant il était évident qu’aucune des explications réductrices ou intéressées ne pouvait cacher que les trois formes principales de la difficulté à vivre ensemble s’étaient ici combinées de manière explosive.

Ségolène Royal : refaire de la politique

Le principal mérite de Ségolène Royal est d’avoir repoussé l’approche économiciste qui dominait à gauche.

Il suffit sur ce point de rappeler comment la gauche s’était retrouvée démunie face aux critiques de la droite et de l’extrême droite sur la sécurité.

Elle paraissait alors ne pouvoir évoquer la répression sans mentionner aussitôt la prévention, et sans la relativiser aussitôt par la nécessité de prendre la question  » à la base « , c’est à dire sur un plan économique.

Assez logiquement le public et les électeurs en conclurent que la direction de la gauche semblaient considérer que le chômage, le manque de logements et les ratés de l’urbanisme produisaient en quelque sorte mécaniquement de la délinquance.

Les populations des quartiers difficiles, qui souffrent le plus de l’insécurité, ne supportaient plus ce type d’explication. Et la plus grande partie du corps électoral la trouvait indigente. Elle l’était : la demande de justice ne peut être rabattue sur l’économie. Des conditions matérielles peuvent favoriser ou amplifier l’insécurité; mais seules elles ne la créent pas de toutes pièces. Il faut encore qu’elles viennent percuter un malaise social, ou plus précisément un malaise culturel, une difficulté à vivre ensemble poussée au point où, littéralement, on ne « supporte plus l’autre ». C’est ce mal à être ensemble qui est d’ailleurs le seul point logique d’entrée pour une politique de prévention et la reconstitution de la civilité.

L’opinion publique a tout de suite repéré que Ségolène Royal avait remis les choses à leur place. Non seulement la sécurité était un droit, c’est à dire qu’elle était due par l’état aux citoyens et habitants, mais le rétablissement du lien social devait être entrepris sans attendre que l’économie améliore tout.

C’est cette perspective qui donne tout son sens à la défense de l’école et de la laïcité, à la réhabilitation de la famille et des valeurs de transmission et de travail.

Une digression rapide pour souligner que cette orientation ne peut pas sans abus être qualifiée de conservatrice : ni sur le travail (voir par exemple les analyses de Dominique Méda, proche de Ségolène Royal), ni sur la famille les positions de la candidate de gauche ne sont conservatrices. Par exemple, ce n’est pas la famille traditionnelle patriarcale qu’elle défend mais l’institution de base qui permet la reconnaissance, la socialisation et l’affirmation de la personne.

Nicolas Sarkozy : idéologie sécuritaire et religions

Il est certes difficile d’ignorer que Nicolas Sarkozy s’est fait le chantre et l’acteur de l’idéologie sécuritaire. Ses statistiques sont discutées avec raison. Pourtant l’essentiel est dans l’échec d’ensemble de la politique.

Car Mr Sarkozy n’avait pas seulement promis une police « plus efficace », c’est-à-dire traitant plus d’affaires ; il avait voulu faire croire qu’une telle police plus efficace pouvait à elle seule rétablir la sécurité.

Les statistiques prouvent le contraire : la police résout plus d’affaires mais l’insécurité s’accroît, notamment pour les atteintes aux personnes. Ni l’insécurité, ni évidemment l’incivilité n’ont régressé, parce qu’elles ne pouvaient pas régresser de cette manière.

Tant il est vrai qu’une politique de répression sans la reconstitution du lien social est vouée à l’échec, que le gouvernement soit de droite ou de gauche.

L’idéologie sécuritaire, c’est la négation du lien social. Si on souhaite éviter que les délinquants n’influencent le reste du groupe social, par exemple certains jeunes, il est indispensable qu’une politique de réhabilitation du « vivre ensemble » soit mise au premier plan, complétée par une politique appropriée de répression de la délinquance. C’est a fortiori le cadre pour réduire les incivilités.

En réalité, Sarkozy a tout à fait mesuré son échec : si la seule répression ne marche pas, il faut chercher ailleurs. Ayant dénoncé le laxisme d’à vrai dire tout le monde, de la police de proximité aux enseignants, en passant par les juges et les animateurs – dénonciation d’ailleurs comique qui revient à faire du mauvais médecin la cause de la maladie- il crut dénicher la cause véritable : ce qui manquait à l’ordre, c’était la religion.

Nous ne voulons pas reprendre ici le dossier si complet d’Eric Besson et Pierre Bayard, mais simplement en donner quelques compléments.

Le premier point – on a un peu honte à devoir le rappeler – tient à ce que, si certaines religions, à certains moments, peuvent procurer aux croyants l’ossature psychologique et morale nécessaire, d’autres religions, ou les mêmes à d’autres moments, peuvent parfaitement produire le résultat contraire. Institution humaine, la religion oscille entre fraternités et hostilités (Régis Debray). C’est donc avec sagesse que la République a décidé de ne s’appuyer sur aucune religion ou philosophie morale et de ne pas favoriser l’organisation de la vie sociale autour de l’institution religieuse. A contrario, c’est manquer de bon sens que de vouloir assurer la paix civile en attisant les rivalités communautaires.

L’homme, Nicolas Sarkozy, a parfaitement le droit d’avoir ce type de croyance et qu’elle soit respectée. Le ministre des cultes n’en a aucun d’imposer une telle orientation dans l’espace public, ni a fortiori de l’organiser administrativement. (Voir, en particulier, dans l’étude de Pierre Bayard, les rapports avec l’UOIF).

Bien que les effets négatifs de la politique des cultes du ministre de l’intérieur ne soient pas négligeables, il est peu probable que cette américanisation de notre espace public puisse être conduite très loin.

En revanche, sa signification est exemplaire : chez Sarkozy, la religion tient la place de la culture, le facteur religieux absorbe le facteur culturel. L’école prépare à être un bon travailleur et un bon consommateur, les religions et la police garantissent l’ordre. Aucune nécessité de développer une culture de soi démocratique, un domaine autonome de la culture qui permette l’épanouissement de la personne et l’équilibre de la vie sociale.

Si on admet que la conception de la société, du lien social – le passage du « je » au « nous » – est un des points clés d’un programme politique, force est d’admettre que les électeurs français sont bien devant deux orientations radicalement distinctes. On reconnaît d’ailleurs des traits qui opposent classiquement la gauche et la droite.

Mais Ségolène Royal a su éviter certains errements de la gauche, non seulement dans le sens d’un plus grand réalisme quand à la sécurité, mais aussi en réhabilitant cette dimension de la vie sociale que nous appelons le facteur culturel.

Nicolas Sarkozy, de son côté, a pris l’initiative inquiétante de rompre non seulement avec certains éléments du socle républicain commun à tous les Français, mais aussi avec la tradition du libéralisme politique qui ne met pas l’identitarisme religieux au centre de la vie publique.

Livre de Régis Debray cité: « Le Feu sacré », Fayard, 2003.

GargantuaPantagruel

Nous commençons ici une série d’articles, en quelque sorte un dossier sur le facteur culturel dans la campagne électorale.

Plusieurs rencontres récentes ont pris pour thème la politique culturelle ou la place de la culture dans la campagne : en particulier, le colloque organisé à la Cité des Sciences (01/12/06) par Arte et France Culture, et celui du Théâtre de l’Est Parisien (11/12/06), organisé par les Editions de l’Attribut, là aussi avec le concours de France Culture.

Le Monde a publié une double page (01/12/06), une sorte d’étude comparative intitulée « Culture et présidentielle. Qui propose quoi ? ».

A parcourir rapidement les commentaires qui ont accompagné ces rencontres et les articles du Monde, on pourrait avoir le sentiment que l’affaire est entendue : la culture occuperait une faible place dans la campagne, dans les préoccupations des politiques, et même dans celles des français ; la politique culturelle serait un thème assez consensuel, qui ne ferait pas débat entre la droite et la gauche.

Télérama (6-12 janvier 2007) résume ainsi le premier point : « la culture, oubliée du débat électoral ? ». Et l’entretien du Monde avec Emmanuel Négrier (CNRS) est titré  » Entre droite et gauche, une distinction peu évidente « .

Une première explication, assez évidente, de cette position molle et passablement dépressive de la culture dans le débat public est l’habituelle réduction du sujet au secteur d’activité plus ou moins suivi par le ministère du même nom.

Si l’intervention d’Antonio Tabucchi à la Villette nous a semblé à ce point stimulante, c’est précisément parce qu’elle rompait avec ce type de restriction.

On aurait tort de croire que la leçon d’Antonio Tabucchi ne vaudrait que pour l’Italie et que la France serait totalement protégée d’une dérive berlusconienne.

Cette manière de restreindre le champ de la culture, qui n’a jamais convenu, est devenue un obstacle à la compréhension des enjeux culturels et à la conception d’une véritable politique culturelle.

Peut on penser la diffusion du livre, de l’écrit séparément de l’enseignement de la lecture, à commencer par l’alphabétisation ?

Peut on dissocier la fréquentation des musées et l’enseignement artistique ?
Les exemples sont innombrables.

Bien sûr, localement et ponctuellement, le public et les professionnels savent s’arranger avec cette découpe administrative. Mais on obscurcit et on complique considérablement le débat public en intériorisant cette définition fallacieuse de la culture.

Pour prendre un exemple récent, croit-on vraiment que les projets de commercialisation du Louvre soient très différents des propositions de créer des marques universitaires et sans rapport avec une certaine conception de l’économie de l’immatériel impulsée par le gouvernement ?

Cet exemple montre bien qu’il ne suffit pas de rétablir l’unité du champ culturel ; il faut aussi reconnaître la culture comme domaine distinct de l’activité humaine et de la vie sociale.

Dans sa Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt a voulu distinguer les différents degrés ou régions de la vita activa : le travail, l’œuvre et l’action.

Aujourd’hui, la réflexion sur le facteur culturel nécessite de réaffirmer l’identité de la culture, les spécificités de son domaine.

La condition initiale est de réaffirmer les logiques d’évaluation qui lui sont propres. La beauté d’un tableau, la validité d’un théorème, la qualité d’un enseignement, la consistance d’une recherche ne tiennent pas et ne tiendront jamais à un vote, un prix fixé par le marché, une priorité de la loi de finances, un format international de diplôme.

La culture a ses propres lois, auxquelles il faut revenir, ou qu’il faut  » restituer  » comme le disait Rabelais. Mais cette renaissance ne peut pas être une régression. Elle doit s’accompagner d’une autre articulation de la culture, du politique et de l’économie.

C’est ce qu’exprime très clairement Daniel Conrod dans son compte rendu de la rencontre du TEP (Télérama).

« Plutôt que de ressasser un hypothétique abandon de la part des politiques, il vaudrait mieux aujourd’hui se demander pourquoi elle (la culture) ne parvient pas à convoquer, d’égal à égal, sur ses lieux propres, les hommes et les femmes politiques. Il vaudrait mieux se demander aussi pourquoi elle est devenue aussi sage et plaintive, tandis que caracole, sous ses fenêtres, et dans un tumulte prodigieux de promesses et de mirages, le convoi mirobolant des industries culturelles. »

L’élaboration d’une politique culturelle (comprise ici comme politique d’un champ culturel réunifié) devrait donc relever d’une composition de deux domaines, de deux logiques, et même de deux puissances : la logique propre à la culture et celle du politique.

La confusion qui règne sur ce point est devenue intolérable. Elle produit des mélanges de genre et même des rôles à contre-emploi qui pourraient produire un certain effet comique. Par exemple, certains patrons de la recherche et de l’enseignement supérieur adorent endosser le costume des managers financiers, comme la Directrice du CNRS décrétant que les sciences de la vie ont un « mauvais rapport qualité/prix » après que le Parlement les ait retenues comme « priorités scientifiques ».

Le cahier des charges de la politique culturelle doit être totalement renouvelé dans sa logique. C’est une affaire qui au fond se fera à trois : culture, politique, économie. Non seulement il faut prendre en compte « le convoi mirobolant des industries culturelles », mais plus généralement le tournant culturel de l’économie et la dite économie de l’immatériel.

Enfin, la culture n’est pas seulement un domaine de la vie sociale qui doit être articulé d’une manière nouvelle avec ceux du politique et de l’économie. Elle est une dimension de la personne. Elle ne réside pas seulement dans les œuvres, les institutions ; elle est aussi une activité de soi sur soi, une attitude, un souci de soi, qu’on appelle précisément « se cultiver ».

C’est cette dimension de la culture, comme culture de soi, qui est en cause dans les phénomènes de malaise identitaire, d’incivilités, et même de maladies psychologiques, notamment des jeunes.

L’objectif de la politique culturelle se laisse ici facilement deviner : il vise une culture de soi démocratique.

Si nous acceptons ces trois repères, nous découvrirons vraisemblablement, comme Antonio Tabucchi que la politique s’intéresse à la culture, et même s’y intéresse beaucoup, et que les divergences entre la gauche et la droite y sont au moins aussi profondes qu’ailleurs.

Dans les prochains articles de cette série, nous confronterons ainsi, systématiquement, les positions de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy.

A venir :
Deuxième partie : Culture, religion et lien social
Troisième partie : Les contradictions de la société du savoir
Quatrième partie : Professions culturelles, forme de vie culturelle.

Culture Critique 2007

IloveLaSorbonne

Un dimanche de mars 2006, à Paris, pendant la période de mobilisation contre le CPE.

I love La Sorbonne.

EntreJarryEtOrwell

Editeur exclusivement consacré à la philosophie, la maison Vrin a deux librairies, livre neuf, livre d’occasion, qui sont un peu le fleuron de la place de la Sorbonne.

On se sent quelque part entre Jarry et Orwell.

BoireAl’OmbredesCRS

Les cafés sur la place s’évertuent à perpétuer le souvenir du Quartier Latin : « l’Ecritoire », « l’Escholier ». On ne sait pas si la flamme repartira ou si ce monde sera définitivement emporté par le tourisme et les « marques universitaires ».

Boire à l’ombre des cars de CRS : remarquez que les garçons de café sont plus moqueurs que les libraires-philosophes.

AugusteComteAvecCanonAEau

La fable pourrait s’intituler « Auguste Comte et le canon à eau ».

Elle dirait le bluff sécuritaire comme seule réponse à la question sociale, la Sorbonne et ses alentours retranchés contre d’imaginaires émeutiers, le Quartier Latin déserté et silencieux, une certaine idée de l’ordre.

Photos de C.F.

marinavladyprincessedecleves.jpg

La femme de l’année 2006, sur le plan politique, vous la connaissez.
Croisons nous les doigts pour 2007.
La sportive de l’année : Laure Manaudou.
Mais la femme littéraire, direz vous ? Sans hésitation, la Princesse de Clèves, ou plutôt la romancière, c’est à dire Mme de Lafayette.

Quel autre auteur peut se targuer d’avoir été attaqué (deux fois, on frôle l’obsession) par Nicolas Sarkozy, puis défendu par Paul Marie Couteaux, Pierre Assouline (brillamment), René Pommier, Jacques Drillon, de figurer dans une bande dessinée, et même d’avoir été l’objet d’une question écrite du Sénateur Jean Pierre Sueur (il est vrai, très peu objectif, puisqu’il est socialiste et qu’il aime la littérature…)?

A vrai dire, on s’est si bien amusé avec cette affaire que Culture Critique a un peu hésité à vous proposer ce  » décryptage « . Mais ce qui compte ici, ce n’est pas tant le prétexte que l’esprit, et la violence réelle qui sous tend une position entièrement tournée contre la culture.

Aussi pardonnez nous d’être trop sérieux sur un tel sujet.

Le point de départ : par deux fois, à Lyon, le 23 février 2006 et à Paris, le 10 juin suivant, Nicolas Sarkozy s’attaque à Madame De Lafayette.

Voici une citation intégrale que vous pourrez vérifier :

 » L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique, ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur la Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves…Imaginez un peu le spectacle. « 

On s’amuse comme on peut

Passons sur le style. On imagine ce qu’entend l’auditeur moyen de l’UMP : le jury aurait en guise de programme, une liste de questions à poser, et ces questions porteraient sur un texte ou une liste de textes.

On nous trouve un peu circonspects. Car, contrairement à ce que le sénateur Sueur a l’air de croire, il n’y a pas d’  » épreuves de langue et de littérature françaises inscrites au programme  » de ce concours, ni à l’écrit ni à l’oral. Il s’agit d’épreuves dites de  » culture générale « .

Pour le concours d’  » attaché territorial « , il n’y a tout simplement pas de programme réglementaire de ces épreuves. Il est donc parfaitement exclu que même un sadique ou un imbécile puisse y intégrer La Princesse de Clèves. Nous donnons le descriptif de ces épreuves plus bas.

Bref, il n’y a guère que deux possibilités. Dans un document présentant l’épreuve orale, on a donné  » La Princesse de Clèves  » comme exemple de questions à poser. Ou une anecdote (qu’on imagine peu bienveillante) sur un jury précis a été transformée par le candidat en partie de programme.

On s’amuse effectivement comme on peut à ce petit jeu du travestissement pour ridiculiser l’administration et la culture classique.

Pour ou contre la culture classique

La Princesse de Clèves est un chef d’œuvre classique de la littérature française, et, à ce titre, une référence normale pour une épreuve de culture générale. Pierre Assouline, René Pommier, Jacques Drillon, Christine Lapostolle ont parfaitement raison de le souligner.

Nicolas Sarkozy (comme candidat) s’est d’ailleurs prononcé pour la  » lecture des grands auteurs  » à l’école. Il n’y voit pas contradiction tant il lui semble normal que Nicolas Sarkozy (comme ministre de l’intérieur ?) décide de lui même qui est un grand auteur, et qui doit être considéré comme un classique.

Pour autant, poser une question sur La Princesse de Clèves revient-il à ériger sa lecture en critère? Non, évidemment.

Les concours de la fonction publique ne sont pas ( pas encore) organisés sur le modèle des jeux télévisés. Une personne cultivée, plus précisément une personne disposant de la culture classique attendue d’un responsable administratif, peut ne pas avoir lu ce roman. Mais elle saura au moins quelque chose sur La Princesse de Clèves ( » c’est un roman « ,  » écrit par une femme « ,  » une œuvre du XVIIème siècle  » etc) et le jury va apprécier, à partir de ce point d’entrée, la réalité de sa culture, et comment elle s’intègre à sa formation de fonctionnaire.

Il y a, en tout cas, une réponse très mauvaise et que nous déconseillons fortement :  » je l’ai lu et je ne m’en souviens plus « , ou, à la façon de Nicolas Sarkozy, qui déteste autant le subjonctif passé que Madame de Lafayette,  » je l’ai lu il y a tellement longtemps qu’il y a de fortes chances que j’aie raté l’examen « .

Imaginez le mépris

Nicolas Sarkozy a le mépris facile. C’est le maire de Neuilly qui se trahit dans cette allusion aux guichetières, qui évidemment ne peuvent avoir lu La princesse de Clèves ( » imaginez le spectacle « ). Le ministre méprise aussi les attachés, confondus avec les guichetières, les jurys des concours, composés de sadiques et d’imbéciles, la grammaire qu’il massacre, et les auteurs classiques, qu’il se vante d’avoir oubliés.

Pour la culture, en général, son mépris est illimité.

Pierre Assouline

Jacques Drillon

Nicolas Sarkozy

L’épreuve dite de culture générale peut être une  » composition portant sur un sujet d’ordre général relatif aux grands problèmes politiques, économiques, culturels ou sociaux  » (écrit) ou un  » commentaire suivi d’une conversation  » (oral) ;

Pour attaché territorial :

A titre d’exemple, voici deux sujets donnés à l’épreuve écrite de cette matière :  » La sécurité constitue-t-elle un droit de l’homme ? « , et  » Religions et espace public « . Pas de quoi susciter l’aigreur du ministre de l’Intérieur.

Photo: Marina Vlady dans l’adaptation de Jean Delannoy.