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La femme de l’année 2006, sur le plan politique, vous la connaissez.
Croisons nous les doigts pour 2007.
La sportive de l’année : Laure Manaudou.
Mais la femme littéraire, direz vous ? Sans hésitation, la Princesse de Clèves, ou plutôt la romancière, c’est à dire Mme de Lafayette.

Quel autre auteur peut se targuer d’avoir été attaqué (deux fois, on frôle l’obsession) par Nicolas Sarkozy, puis défendu par Paul Marie Couteaux, Pierre Assouline (brillamment), René Pommier, Jacques Drillon, de figurer dans une bande dessinée, et même d’avoir été l’objet d’une question écrite du Sénateur Jean Pierre Sueur (il est vrai, très peu objectif, puisqu’il est socialiste et qu’il aime la littérature…)?

A vrai dire, on s’est si bien amusé avec cette affaire que Culture Critique a un peu hésité à vous proposer ce ” décryptage “. Mais ce qui compte ici, ce n’est pas tant le prétexte que l’esprit, et la violence réelle qui sous tend une position entièrement tournée contre la culture.

Aussi pardonnez nous d’être trop sérieux sur un tel sujet.

Le point de départ : par deux fois, à Lyon, le 23 février 2006 et à Paris, le 10 juin suivant, Nicolas Sarkozy s’attaque à Madame De Lafayette.

Voici une citation intégrale que vous pourrez vérifier :

L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique, ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur la Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves…Imaginez un peu le spectacle. “

On s’amuse comme on peut

Passons sur le style. On imagine ce qu’entend l’auditeur moyen de l’UMP : le jury aurait en guise de programme, une liste de questions à poser, et ces questions porteraient sur un texte ou une liste de textes.

On nous trouve un peu circonspects. Car, contrairement à ce que le sénateur Sueur a l’air de croire, il n’y a pas d’ ” épreuves de langue et de littérature françaises inscrites au programme ” de ce concours, ni à l’écrit ni à l’oral. Il s’agit d’épreuves dites de ” culture générale “.

Pour le concours d’ ” attaché territorial “, il n’y a tout simplement pas de programme réglementaire de ces épreuves. Il est donc parfaitement exclu que même un sadique ou un imbécile puisse y intégrer La Princesse de Clèves. Nous donnons le descriptif de ces épreuves plus bas.

Bref, il n’y a guère que deux possibilités. Dans un document présentant l’épreuve orale, on a donné ” La Princesse de Clèves ” comme exemple de questions à poser. Ou une anecdote (qu’on imagine peu bienveillante) sur un jury précis a été transformée par le candidat en partie de programme.

On s’amuse effectivement comme on peut à ce petit jeu du travestissement pour ridiculiser l’administration et la culture classique.

Pour ou contre la culture classique

La Princesse de Clèves est un chef d’œuvre classique de la littérature française, et, à ce titre, une référence normale pour une épreuve de culture générale. Pierre Assouline, René Pommier, Jacques Drillon, Christine Lapostolle ont parfaitement raison de le souligner.

Nicolas Sarkozy (comme candidat) s’est d’ailleurs prononcé pour la ” lecture des grands auteurs ” à l’école. Il n’y voit pas contradiction tant il lui semble normal que Nicolas Sarkozy (comme ministre de l’intérieur ?) décide de lui même qui est un grand auteur, et qui doit être considéré comme un classique.

Pour autant, poser une question sur La Princesse de Clèves revient-il à ériger sa lecture en critère? Non, évidemment.

Les concours de la fonction publique ne sont pas ( pas encore) organisés sur le modèle des jeux télévisés. Une personne cultivée, plus précisément une personne disposant de la culture classique attendue d’un responsable administratif, peut ne pas avoir lu ce roman. Mais elle saura au moins quelque chose sur La Princesse de Clèves (” c’est un roman “, ” écrit par une femme “, ” une œuvre du XVIIème siècle ” etc) et le jury va apprécier, à partir de ce point d’entrée, la réalité de sa culture, et comment elle s’intègre à sa formation de fonctionnaire.

Il y a, en tout cas, une réponse très mauvaise et que nous déconseillons fortement : ” je l’ai lu et je ne m’en souviens plus “, ou, à la façon de Nicolas Sarkozy, qui déteste autant le subjonctif passé que Madame de Lafayette, ” je l’ai lu il y a tellement longtemps qu’il y a de fortes chances que j’aie raté l’examen “.

Imaginez le mépris

Nicolas Sarkozy a le mépris facile. C’est le maire de Neuilly qui se trahit dans cette allusion aux guichetières, qui évidemment ne peuvent avoir lu La princesse de Clèves (” imaginez le spectacle “). Le ministre méprise aussi les attachés, confondus avec les guichetières, les jurys des concours, composés de sadiques et d’imbéciles, la grammaire qu’il massacre, et les auteurs classiques, qu’il se vante d’avoir oubliés.

Pour la culture, en général, son mépris est illimité.

Pierre Assouline

Jacques Drillon

Nicolas Sarkozy

L’épreuve dite de culture générale peut être une ” composition portant sur un sujet d’ordre général relatif aux grands problèmes politiques, économiques, culturels ou sociaux ” (écrit) ou un ” commentaire suivi d’une conversation ” (oral) ;

Pour attaché territorial :

A titre d’exemple, voici deux sujets donnés à l’épreuve écrite de cette matière : ” La sécurité constitue-t-elle un droit de l’homme ? “, et ” Religions et espace public “. Pas de quoi susciter l’aigreur du ministre de l’Intérieur.

Photo: Marina Vlady dans l’adaptation de Jean Delannoy.

Culture Amérique

Le livre de Frédéric Martel, De la culture en Amérique, est la première tentative, en France, pour décrire le ” système culturel américain “, c’est à dire l’organisation de la culture, hors ce que nous en connaissons le mieux, les industries culturelles.

Il n’est évidemment ni possible, ni souhaitable de considérer ce système dans son ensemble comme un modèle prêt à être importé. Nous aurions tort cependant de ne pas nous inspirer de ses traits les plus intéressants, en particulier la place de la culture dans les universités.

On sait quelle place a la culture dans les universités françaises: nulle. Les raisons en sont multiples : la faiblesse historique des universités françaises, au moins depuis le XVIII ème siècle; la méfiance des pouvoirs de droite à l’égard des étudiants depuis 68 et la délocalisation des centres universitaires à l’extérieur des centres urbains ; la politique de sous-financement des universités par la même droite après De Gaulle. Mais la gauche, si elle a, en général, apporté plus de moyens aux universités, n’a pas, pour autant développé de politique culturelle en direction des universités, ni même favorisé les initiatives en ce sens.

Il se crée ainsi une situation doublement préjudiciable, pour la culture et pour les étudiants. La période des études n’est pas mise à profit pour apporter une formation culturelle de bon niveau, ce qui renforce d’autant la conception utilitariste, non humaniste, des études. Et il n’est pas répondu aux besoins et à la demande exprimée du public étudiant, ce qui diminue d’autant les activités culturelles exigeantes, et la fréquentation des œuvres de référence. La culture des jeunes formés au niveau supérieur tend ainsi de plus en plus à ressembler à celle de leur classe d’âge, illustrant une nouvelle fois le nivellement culturel par le bas. On sait par exemple depuis longtemps que les jeunes scientifiques lisent très peu de livres. Le ministère de la culture qui ne s’est presque jamais occupé des étudiants est bien obligé de constater que la fréquentation par exemple du spectacle vivant, ou des musées, n’est pas simplement limitée à la ” classe moyenne “, ce qui déjà pose problème, mais qu’elle est même bien loin de recouvrir la majorité de cette couche.

Voici quelques chiffres donnés par Frédéric Martel. On trouve dans les 4182 établissements d’enseignement supérieur américains : 700 musées ou galeries, 300 radios, 110 maisons d’édition, 3527 bibliothèques, 345 salles de concert pop ou rock et 2300 centres de spectacle professionnel. Ces organismes, définis comme ” art extensions “, sont le produit à la fois du développement spectaculaire des universités publiques après guerre, et des programmes culturels du New Deal. Ils sont à la fois les lieux des ” pratiques amateurs ” sur les campus, et à travers les musées et les ” performing art centers “, les instruments d’une politique d’ ” excellence culturelle “. Tournés d’abord vers les étudiants, ils sont aussi pour l’université le moyen de s’ouvrir au public extérieur qui contribue au financement de l’enseignement supérieur. Cette activité est le fondement du diplôme de Master of Fine Arts, qui tend à devenir une norme internationale. En réalité aujourd’hui le système universitaire est le premier employeur d’artistes aux Etats Unis. Lisez le chapitre ” Campus ” du livre de Frédéric Martel, il est passionnant.

De la culture dans les universités : c’est une orientation que nous appuierons à l’occasion des deux campagnes électorales.

Etienne S. Bonnet

Frédéric Martel, De la culture en Amérique, Gallimard, 2006.

Site de Frédéric Martel:
http://www.fredericmartel.com

AntonioTabucchi

L’écrivain italien Antonio Tabucchi vient de délivrer une leçon magistrale sur les relations de la politique et de la culture.

Concluant la journée organisée par Arte et France culture, il a présenté ce qu’on pouvait bien entendre comme un rapport sur l’état de la culture en Italie, ou une rétrospective des temps obscurs (1) qu’elle traverse.

Certains des exemples donnés par Tabucchi auraient pu constituer des fictions, ou des cas, à la manière des personnages de ses Petits malentendus sans importance, ou des Chroniques de Bustos Domecq de Borgès et Bioy Casarès.

Le cas de l’éditeur d’art fasciste, condamné pour association maffieuse, qui met au catalogue de sa nouvelle maison une réédition du Prince de Machiavel, préfacé par Berlusconi. Le cas du directeur des services secrets militaires qui inonde l’Italie et toute l’Europe de faux dossiers, notamment sur le pseudo nucléaire irakien, et qui, limogé à la suite d’une campagne courageuse du journal La Republica, est nommé conseiller spécial de Romano Prodi. Le cas enfin de ce gouvernement européen qui protesta officiellement auprès de la Fondation Nobel lorsque le prix littéraire fût attribué à l’un de ses concitoyens (il s’agissait de Dario Fo).

Antonio Tabucchi souligna l’exaltation du militarisme, du nationalisme, et le renfermement sur soi. Il rapprocha cette politique d’un état de l’esprit public marqué par la ” décivilisation “, la subversion de la morale commune, la destruction éthique et esthétique, jusqu’à ” la modification du lexique, du langage et finalement de la culture des italiens “.

” La politique s’est totalement approprié la culture “. ” La classe politique a avalé la culture, s’y est superposée et l’a remplacée. “

Tabucchi apportait ainsi une étrange réponse à la question initiale : ” la culture est elle encore un enjeu politique ? “.

L’ Italie, loin d’être une exception, ne présente qu’une situation plus radicale, d’une certaine façon plus franche: l’asservissement du politique au milieu des affaires et des industries culturelles y a été mené jusqu’à son point ultime, la fusion pure et simple, la concentration individuelle des pouvoirs.

Berlusconi peut être présenté comme un simple affairiste, et il l’est. Mais d’un autre côté, c’est un ” grand ” capitaliste qui a parfaitement compris le rôle du facteur culturel. Il est ainsi le principal opérateur audiovisuel et le principal éditeur de livres et de magasines.

Aujourd’hui les partis républicains et démocratiques ont repris le pouvoir politique mais Berlusconi continue à dominer le pouvoir culturel, comme les manifestations récentes l’ont montré.

Tout cela se passe en Europe.

Au fond ce n’est pas la réponse de Tabucchi qui est étrange, c’est plutôt la question.

A.G.

1/ Antonio Tabucchi, Au pas de l’oie : chroniques de nos temps obscurs, Le Seuil, 2006.

Vous pouvez écouter quelque temps l’intervention de Tabucchi ici.

Sorbonne Mars 2006

Pourquoi ce blog ? Pour contribuer à l’affirmation du facteur culturel dans la campagne présidentielle de 2007. Derrière ce mot, ” facteur culturel ” : non seulement les questions qui relèvent du domaine culturel au sens large, mais aussi les principes et les logiques d’évaluation propres à la culture, et la dignité de celles et ceux qui s’y réfèrent.

Quelque chose ne va pas dans les relations du politique, de l’économie et de la culture, un déséquilibre, un excès. Que cette situation puisse être vécue comme une menace pour ceux qui placent la culture au centre de leur vie serait une raison suffisante pour réagir. Mais il apparaît de plus en plus clairement que la société dans son ensemble souffre de ce déséquilibre.

Le déroulement du quinquennat qui s’achève en est une illustration assez parfaite.

Premier acte : le gouvernement Raffarin s’en prend aux professions intellectuelles, transformées en bouc émissaire de l’insécurité, de l’échec scolaire et de tous les déficits. Il faudra revenir sur cette image combien significative d’un ancien publicitaire dont le gouvernement trouva bon de s’attaquer aux archéologues, aux intermittents du spectacle, aux architectes, aux psychanalystes, aux instituteurs et aux chercheurs.

A juste titre, l’appel des Inrockuptibles, début 2004, qualifia cette politique de ” guerre à l’intelligence “.

Dans la période suivante, il faut souligner que le mouvement contre le CPE fut conduit essentiellement par les jeunes diplômés, rejoignant ainsi le mouvement initié par ” Sauvons la Recherche “, dont une des principales revendications portait sur la situation des jeunes docteurs.

La ” société du savoir ” commençait mal avec la droite française.

En réalité, depuis 2002, tout se passe comme si le véritable ministre du facteur culturel était le ministre de l’intérieur.

Quelques exemples : les attaques d’emblée contre les associations de médiation sociale et culturelle dans les banlieues, corrélées au tout-sécuritaire et à l’abandon de la police de proximité ; la connivence avec les courants communautaristes, et la doctrine de délégation du lien social aux religions (théorisée dans La République, les religions, l’espérance) ; le contrôle politique et personnel des médias (affaire Paris-Match) ; le fichage médical, dès le plus jeune âge, des enfants susceptibles de souffrir d’un ” trouble des conduites “.

L’intolérance ou les pressions (sur les juges, les journalistes) ne sont pas chose nouvelle en France. Ce qui est proprement nouveau, et constitue une rupture, même avec la tradition de la droite républicaine, c’est leur articulation avec le mépris de la culture, et la désignation des professions intellectuelles comme bouc émissaire.

La domination excessive de l’économie – ” l’économicisme “- au détriment du politique aussi bien que de la culture, a pu masquer un temps l’ampleur et le caractère stratégique de cette offensive contre la culture.

Il y a des raisons de penser que cette situation est en train de changer. Nous voulons croire que la campagne présidentielle sera l’occasion de réhabiliter les professions culturelles et de mesurer le prix payé par la société pour l’abaissement de la culture.

Le succès de la candidature de Ségolène Royal au Parti Socialiste marque un retour du politique et des questions délaissées par la routine technocratique. Parmi ces questions, certaines – comme l’autorité légitime, la signification du travail, la transmission, le rôle de la famille et de l’école, la démocratie participative- sont à la fois des questions centrales pour la société et celles qui illustrent le mieux le rôle du facteur culturel.

Si cette orientation vous semble intéressante, saisissez avec nous l’occasion de la campagne présidentielle.

Collectif Culture Critique 2007

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